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dimanche 16 avril 2023

La jeune fille des négatifs, de Véronique Cyr


L’écrivain Czeslaw Milosz écrivit  « When a writer is born into a family, the family is finished. » 


Je suis né au Chili de parents chiliens. Octobre 1976, j'ai quatre ans, je débarque à Montréal avec mes parents et mes cinq frères et sœurs. 


Tendre enfance oblige, j'ai appris le français dans le temps de le dire. D'une certaine manière, cela m'a gardé d’éprouver les difficultés (adaptation, apprentissage de la langue, etc.) que rencontrent en général les nouveaux arrivants. En revanche, aux premières semaines de notre arrivée, je ressentais comme une éponge l'insécurité et l'inconfort de ma famille. Rapidement cet inconfort devenait le mien, et c'est grâce à lui que je comprends aujourd'hui ce que c'est que d'être un immigrant. 



Au Québec, notre adaptation suivait son cours. Nous étions heureux de découvrir les nouveaux possibles du pays, malgré tout mon père acceptait plus difficilement la nouvelle vie qui s'offrait à ma  mère. De fait, ma mère, du jour au lendemain, disposait d’une plus grande liberté de mouvement, d’action et, surtout, de pensée. À 36 ans, elle réalisait, après avoir élevé six enfants,  qu’elle pouvait elle aussi avoir un emploi, un permis de conduire et son propre compte de banque. Notre famille menait une vie heureuse, jusqu'au jour où mon père a commencé à sentir la « menace » qui le guettait, soit l’émancipation progressive de ma mère. Mon père était un homme d’un charisme et d'une intelligence redoutables, doublés d'une fragilité qu’il escamotait tant bien que mal. Notre arrivée au Québec coïncidait avec le commencement de la fin du « règne » du patriarche, règne que mon père endossait comme une seconde peau, c’est-à-dire de façon naturelle et presque inconsciente.




La musique est mon premier amour, cependant il m'est impossible de passer sous silence l'après-midi où l’écriture s’est imposée comme un outil de révélation insoupçonné. J’avais douze ans environ, mon père assis à la table à côté de moi parlait au téléphone avec son meilleur ami Herman. Pendant qu’il bavardait (en espagnol), je gribouillais, un stylo bleu Paper Mate à la main, des mots sur une feuille mobile. La conversation téléphonique terminée, mon père et moi quittions la maison pour aller faire les courses. Par inadvertance, j'avais laissé le stylo et la feuille sur la table. Le lendemain, mon père était venu me voir : « Claudio, hier je parlais avec Herman et tu as écrit des choses sur une feuille de papier. C’est bien que tu écrives, mais n’oublie pas de ranger les feuilles après, les gens n’ont pas à voir ce que tu écris. »  Il faut savoir que mon père, lorsqu’il n’était pas emporté par la colère, pouvait démontrer une affabilité rare et profonde, si bien qu'elle vous marquait durablement. Ce jour où il porta à mon attention les feuilles laissées sur la table, je reconnus chez lui, pour la première fois peut-être, une humanité et une délicatesse absolument poignantes. Parce que je n’avais aucun souvenir de ce que j’avais écrit sur les feuilles (mon geste était machinal, de la pure transcription, sans souci de style ou de la forme), j'avais demandé à mon père pourquoi il lui importait tant que je range mes textes après rédaction. Sa réponse, plus que m’interloquer, allait jeter un nouvel éclairage sur notre situation familiale : « Il se trouve que ta mère a lu tes feuillets. » Naïvement, je lui ai demandé ce qu’ils contenaient : « Tu as écrit les détails de ma requête à Herman. » J'apprenais alors que mon père avait emprunté une importante somme d’argent à son ami.



Tout ceci m'amène à vous quelques mots sur ma lecture récente d'un livre coup de poing. Depuis sa parution, l’an dernier, La jeune fille des négatifs de Véronique Cyr n'a cessé de me narguer. Son titre, sa couverture (magnifique) inclus. Pour plusieurs raisons qui dépassent le sujet de ce billet, j’éprouve depuis une trentaine d’années une soif indéfectible pour les livres écrits par des femmes. Anaïs Nin d’abord, dont la pensée me fut révélée par son journal, ensuite Simone de Beauvoir, Nancy Huston, Annie Leclerc (mon adorée), Simone Weil (autre adorée), Gabrielle Roy (fée germaine), Martine Delvaux, Virginie Despentes et plusieurs autres. Au Québec, les voix poétiques d’Hélène Dorion, de Rina Lasnier et de Marie Uguay m’ont marqué d’un fer rouge. Vendredi dernier, après une séance d’acupuncture à Val-David, je m’arrêtais peinard dans un café de Rosemère. Dans ma besace, un exemplaire de La jeune fille des négatifs, emprunté quelques jours plus tôt à la bibliothèque de mon quartier. Il est difficile de parler d’un livre qui vous secoue. On aimerait en parler fort, mais par pudeur on s’efforce de se concentrer sur son contenu plutôt que sur l’émotion produite par celui-ci. Le mieux est de faire simple, tâche complexe en ce qu’un livre qui vous secoue, en réalité, fait bien plus que cela. Commençons par ceci qu'il y a des années que je n’avais pas lu un livre d’un trait (« In one sitting », lecture idéale selon Edgar Poe), la dernière fois c’était en 2007, avec Vingt-quatre heures de la vie d’une femme de Stefan Zweig. Je ne vous cacherai pas que ma lecture n’a pas été facile, comme le sujet du livre : un accouchement délicat, la fragilité insubmersible des choses, la mort, la famille et ses déflagrations, l’arrivée d’un enfant, celui-ci sain et sauf malgré les complications, la mère, idem, avec, en contrepoint, de la première à la dernière ligne, le flot cathartique d’une écriture portée par un double enfantement, ceux du livre et de l’enfant. Ce récit en prose, qui est entrecoupé de poèmes, bouleverse en ce qu’il invoque l’écriture comme l’appât ultime pour résoudre l’irrésolu, défaire les nœuds insolubles, pardonner les vautours du passé, et surtout se pardonner de n’avoir pas fermé la porte au moment où le cœur et la tête vous conjuraient de le faire.


Seul un véritable écrivain peut écrire un tel livre. Pour l’écrivain véritable, tout livre « bien écrit » est intenable. Car un écrivain « n’écrit pas bien », il écrit. Plus qu’un huis clos avec le passé, plus qu’un récit sur des séductions qui n’auraient pas dû avoir lieu, plus qu’un plongeon dans les secousses autour de la naissance d’un enfant — et celle de la mère —, ce livre est le récit courageux d’une métamorphose. En lisant La jeune fille des négatifs, j’ai beaucoup pensé à ma famille : comment réagirait-elle si elle lisait tout ce que j’ai écrit à propos d’elle (dans mon journal, depuis 1994). Et comment ne pas penser à Hervé Guibert et son troublant Mes parents, lu et relu à une époque où il figurait mon seul moyen de me convaincre que je ne suis pas seul. Tout grand livre libère, ouvre le cœur, se fond à la mer intérieure du lecteur. La jeune fille des négatifs fait tout cela, et plus encore, à condition que le lecteur soit prêt à accepter les conséquences du voyage.


Je partage quelques extraits :



elle traque le soleil 

la tyrannie du bois

laisse les échardes

traversera phrase

elle nomme la vie 

par son alphabet cruel.



Et ces deux vers auxquels nombre de mères s’identifieront :


je n’ai aucune maison

où installer un enfant






La jeune fille des négatifs

Les Herbes rouges

120 p.


dimanche 19 février 2023

Rainer Maria Rilke à Lou Andreas-Salome

Il y a quelques années, j'achetais un exemplaire des Lettres à un jeune poète de Rilke, avec l'intention de les offrir à la femme que je fréquentais alors. Quelques jours plus tard, elle et moi rompions abruptement, sans que j'aie pu lui offrir le livre. 
J'ai  pensé le lui envoyer par la poste ou le déposer dans sa boîte aux lettres, mais quelque chose, une part inconnue de moi-même, faisait obstacle à ce geste. Les lettres de Rilke à Kappus sont une lecture de chevet de premier plan  pour moi. Depuis ma première lecture de ce classique, il y a presque 30 ans, il ne passe pas six mois sans que je les relise. C'était la première fois que je mettais la main sur cette édition de ce classique (voir photo). Celle-ci, avec son avant-propos et ses lettres complémentaires en fin de volume, m'intriguait. Sans crier gare, j'ouvris le livreComme un plongeon dans une mare profonde, j'y découvris les réflexions de Claude Porcell, traducteur de l'ouvrage et auteur de l'avant-propos, dont voici quelques extraits :

Si la solitude est nécessaire, c'est que rien ne peut venir que du fond de soi. 


Car ce que l'on porte de toute manière au fond de soi lorsqu'on a tout dépouillé, qu'on a atteint la pauvreté suprême, le centre à partir duquel, dans l'art, une éternité est possible, c'est en fin de compte son passé, son enfance. 



N'avons-vous pas l'impression que ces phrases (spécialement la première) sont du Rilke tout craché?

Ou encore,

Ces Lettres à un jeune poète répondent moins, en somme, à la question Qu'est-ce que l'art? qu'à la question Qu'est-ce que l'artiste? Ce dont il s'agit avant tout, c'est un choix de vie, le choix de l'impossible. C'est « par impossible » que peut se produire la « réussite ». Dans sa sincérité, Rilke n'est pas très tendre avec Kappus, même s'il recopie aimablement l'un de ses poèmes... pour le lui renvoyer. Quand tout est donné, il reste une différence : si le génie ne s'incarne que « par impossible » dans la réalité, qu'en sera-t-il du simple talent, du petit talent, ou de l'absence de talent? La seule vraie question est posée dès la première des Lettres à un jeune poète : « Explorez le fond qui vous enjoint d'écrire; vérifiez s'il étend ses racines jusqu'à l'endroit le plus profond de votre coeur, répondez franchement à la question de savoir si, dans le cas où il vous serait refusé d'écrire, il vous faudrait mourir. »

Rilke dit-il finalement autre chose que Proust, Marguerite Duras ou Thomas Bernhard?

 
*

En fin de volume, des lettres de Rilke à Lou Andreas-Salomé et à Friedrich Westhoff. Laissez-moi vous partager celle-ci, car elle tombe à point en ces temps difficiles : 

  
Lettre à Friedrich Westhoff, Rome, 29 avril 1904 [Rilke a 29 ans]

Car, Friedrich, crois-moi, plus on est soi-même, plus tout ce que l'on vit est riche.
[...]
Il ne faut jamais désespérer lorsqu'on perd quelque chose, un être, une joie ou un bonheur; tout reviendra, plus magnifique encore. Ce qui doit tomber tombe; ce qui nous appartient vraiment nous reste, car tout se produit selon des lois qui dépassent notre sagacité et avec lesquelles nous ne sommes qu'apparemment en contradiction. Il faut vivre en soi-même et penser à la totalité de la vie, à tous les millions de possibilités, d'immensités et d'avenirs qu'elle contient, face auxquels il n'y a rien de passé ni de perdu.  (lettre signée Rainer et Clara Westhoff, sa femme)

Rasséréné, j'ai lu d'un trait toutes ces lettres. J'ai compris alors pourquoi il m'était si important de conserver ce livre

Quelques semaines plus tard, l'ex et moi prenions un café ensemble, en toute amitié. Je n'ai pas eu le courage de lui donner le livre.

lundi 16 mars 2020

Le silence à l'heure du Coronavirus, Rilke et ses lettres

On ne s'y perdra pas, on en reviendra un jour. Au final, la pandémie qui sévit partout dans le monde nous fera voir les choses d'un oeil plus clair, plus pur, plus vrai, et nous reconnaitrons qu'il est bon de ralentir, pour mieux veiller sur soi et sur les autres.

 

La semaine, j'ai été malade pendant trois jours. Je n'étais pas confiné à la maison, mais dans mon corps. Confiné dans mon corps, partout où j'allais. Dormir le jour, travailler la nuit. Gober des médicaments pour guérir au plus vite, boire de l'eau, de la tisane, manger des fruits, dormir, lire, regarder des films. Trois jours durant. Pendant ce temps, mon travail prenait du retard et je désertais mes amis (ils m'ont pardonné). Néanmoins, seul chez moi, je suis heureux car je dispose du silence et de l'espace pour souffrir en paix.

 

À un ami, je faisais récemment la remarque que mon piano et ma table tournante (platine ou tourne-disque pour mes amis français) sont plus silencieux qu'à l'accoutumée. J'ai besoin de silence, lui intimais-je, ajoutant que même dans la voiture j'écoutais rarement de la musique. Est-ce le fait de vieillir qui réclame de tels impératifs? Et à si forte dose? Je ne m'en plains pas, j'essaie simplement de trouver une explication.

 

*

 

Dans une lettre à Friedrich Westhoff (29 avril 1904), Rilke, 29 ans, écrit :

Prendre l'amour au sérieux, souffrir et l'apprendre comme un travail, c'est cela, Friedrich, qui fait défaut aux jeunes personnes. — Les gens ont mal compris, comme tant d'autres choses, la place de l'amour dans la vie, ils en ont fait un jeu et un plaisir, parce qu'ils croyaient qu'on trouvait dans le jeu et le plaisir plus de félicité que dans le travail; or il n'y a rien qui procure plus de bonheur que le travail, et l'amour, justement parce qu'il est le suprême bonheur, ne peut pas être autre chose qu'un travail. — C'est pourquoi celui qui aime doit essayer de se comporter comme s'il avait un grand travail à faire : il doit rester longtemps seul, rentrer en lui-même, se concentrer et se contenir; il doit travailler. il doit devenir quelque chose!

dimanche 1 mars 2020

Frédéric Chopin, c'est votre anniversaire

Au café de mon quartier, j’annonce à la barista que c’est aujourd'hui l’anniversaire de naissance de Chopin. Né le 1er mars 1810, à Zelazowa Wola, près de Varsovie, de père français et de mère polonaise, Chopin a vécu une enfance heureuse, opportune au développement de son génie. La légende dit que bébé, couché près du piano, il écoutait pendant des heures sa mère jouer.Daguerréotype de Chopin (1846) Ému, extatique au moindre son, la musique était déjà pour lui une chose naturelle. En 1827, sa soeur Emilia fut emportée par la tuberculose. Ce premier drame dans la vie du jeune Chopin teintera toute sa vie et son oeuvre.   
 
Chopin a appris seul le piano. Vers l’âge de 7 ou 8 ans, il reçoit des leçons particulières de Zwyny, un violoniste et ami de la famille. Celui-ci lui apprend à déchiffrer et à écrire la musique; il lui eût été difficile de lui enseigner le piano, il n’en jouait pas; et puis le jeune Frédéric jouait déjà avec un naturel époustouflant. Son instinct sûr, sa musicalité féconde, son rapport intime avec l'instrument confirmaient une fusion miraculeuse avec l'instrument à clavier.
 
On connait l’histoire de son exil à Paris, où il est mort le 17 octobre 1849, entouré de ses amis. On connait également son amitié avec Franz Liszt (1811-1886). Cette amitié dissimulait, malgré ses bons augures, une étrange rivalité. Liszt est le dédicataire du premier cahier des Études, celles de l’opus 10, publié en 1823, lequel place Chopin parmi les « dieux » du piano. En effet, ces Études (et plus tard le cahier des Douze Études opus 25, publiées en 1837) représentent ni plus ni moins le Cantique des Cantiques de l'art pianistique; le Clavier bien tempéré de Bach étant « l’Ancien Testament », et les 32 Sonates pour piano de Beethoven le « Nouveau Testament ». À la réception du cahier des Études, Liszt, honoré, s'enfermait quelques semaines, déchiffrant, mémorisant le cahier en entier. Les interprétant devant un Chopin médusé, celui-ci mentionna : « Je voudrais lui voler sa manière de rendre mes propres Études. » Bien qu'il admirait le pianiste, Chopin n’admirait pas particulièrement Liszt le compositeur. Dieu soit loué du miracle voulant que ces deux immenses créateurs se soient côtoyés.
 
Liszt, après avoir écouté la célèbre Étude en mi majeur, communément appelée Tristesse, déclara : « J’aurais donné quatre ans de ma vie pour composer cette étude. »
 
Je l’ai peut-être partagé dans les pages de mon ancien blogue, le premier disque de ma vie (à 7 ans, peut-être 8) est un disque de Chopin : The World of Chopin (London). Jusqu’à mes 15 ans, j’ai imploré Dieu que Chopin me visite en rêve. Je voulais le voir et l’entendre jouer, saisir sa manière de toucher le piano. Je voulais connaître son « son ». Mon souhait s’est exaucé… À 35 ans, j’ai rêvé que Chopin était présent à une fête avec quelques amis. J’ai consigné dans mon journal les détails de ce rêve, je me souviens encore du visage doux et pâle de Chopin, son sourire franc, presque voilé, sa position assise à la transversale sur le divan. Sa présence était calme et silencieuse, presque trop respectueuse dans cet  environnement bruyant et alcoolisé. Les jambes légèrement gonflées (l’un des signes de la tuberculose à l'état avancé), son regard irradiait clarté et confiance, tandis que sa voix charmait par sa douceur. En tous lieux il se montrait leste, affirmatif mais jamais imposant, trahissant par là une rigueur d'esprit doublée d’une distinction rare. Ce rêve est l’un des plus beaux moments de ma vie. Quelques années plus tard, il revenait, toujours en rêve, assis au piano, où il interprétait un Trio de Mendelssohn avec Schumann et le compositeur. J'ai annoté ce rêve dans ses moindres détails, je les retrouverai dans mes cahiers et les retranscrirai ici bientôt. 
 
Au plus profond de son âme, Chopin était davantage chanteur que pianiste. 
  
Chopin a sauvé mon enfance. Il m'a convaincu de ses mains que la musique est un cadeau, qu’elle aide à mieux souffrir,  qu’avec elle on est bien seul. Chopin m’a rendu un peu plus femme, et c’est très bien comme ça.
 

mercredi 12 février 2020

Lire en français en écoutant de la musique francophone

Hier soir, à la librairie de mon quartier, en compagnie de mon amie Joséphine. Une musique francophone de style grunge et corrosif sortait des hauts-parleurs de l'établissement. À cause de ses paroles en français, celle-ci empêchait de bouquiner, interférant avec le texte français des livres. Deux libraires se tenaient près du comptoir. M'avançant près d'eux :
— Je vous aime tous les deux, j'aime cet endroit, vous le savez, vous m'y voyez souvent. Seulement, il est impossible de bouquiner quand il y a de la musique francophone.
L'un des libraires répondit :
— Bouquiner, mais pas lire!
— Mais bouquiner veut dire lire!
— Mais non!
— Mais si, regardez dans le dictionnaire!
Le second libraire, sur la défensive, souffla : « Y'a juste un problème, c'est qu'on est ici depuis ce matin » Je comprends la fatigue, bien que je trouve un peu étrange de mettre ça sur son dos. Pourquoi ne pas plutôt revendiquer ses goûts musicaux : « C'est une musique qu'on adore. » Souligner la fatigue, cela veut-il dire qu'après un certain nombre d'heures à besogner, l'assiduité et l'amour du travail sont autorisés à diminuer? Du coup, j'ai compris que ma déclamation avait été prise pour une attaque. Avec calme, je lançai aux jeunes hommes : « Avez-vous déjà acheté des partitions dans un magasin de musique? Quand on « bouquine » une partition, il ne doit pas y avoir de musique, cela crée une interférence entre le texte de la partition et la musique qu'on entend. C'est la même chose lorsqu'on achète des livres : on ne peut lire un livre en français si l'on entend les chansons d'Aznavour autour de soi. »

Sans dire un mot, ils ont gentiment changé la musique. Et je leur en remercie.

J'écris tout ceci un peu pour demander pardon (à moi-même). Pardon d'être exigeant, de vouloir constamment créer l'expérience la plus enthousiasmante, la plus claire, la plus passionnée. Pardon à moi-même de vouloir faire de chaque rencontre, de chaque geste, de chaque réflexion une oeuvre d'art. Mais plus que tout, je veux dire MERCI. Merci de m'avoir fait sensible, entêté, et parfois acharné. Merci de me donner la force et l'amour de vivre la vie de façon immédiate. Merci de faire de moi un être de plus en plus libre, de plus en plus affranchi des choses insidieuses qui vous font reculer. 

En sortant de la librairie (avec, en main Papiers collés 3 de Georges Perros, et les Mémoires d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir pour Joséphine), j'ai salué les deux jeunes hommes. En regagnant la voiture avec mon amie, je reconnaissais que notre hiver québécois est certainement le plus beau, et qu'il est une grande chance que l'on puisse se procurer d'aussi bons livres à quelques pas de chez soi.

lundi 3 février 2020

Des livres et des plantes


Retour à l'écriture, donc à la nécessité d'être un peu plus égoïste. Ce faisant je refuse des invitations, j'ouvre plusieurs documents Word sur lesquels j'écris pêle-mêle, la plupart du temps avec enthousiasme (cela ne veut pas dire que ce n'est pas souffrant). Entre deux pages, je joue du piano ou fais du ménage dans mon appartement. 

Tous les trois jours, je passe à la librairie de mon quartier, achète deux, trois, quatre livres. Les livres peuplent un territoire de liberté, ceux qui s'en privent deviennent cons plus rapidement.


Je viens de donner un exemplaire de mon Quiz Auto à Daniel, le propriétaire du Café Orr. Ce café est fort sympa, c'est pourquoi j'y reviens de temps à autre, toujours avec un plaisir contrasté. Cependant, j'aimerais que la musique y soit moins forte. Mais il ne faut pas trop en demander, moi et la musique, vous savez, nous avons une relation bien particulière.


Comme je disais plus haut, j'achète beaucoup de livres. Peut-être ces livres s'apparentent-il à ceux que j'aimerais écrire. Je me demande d'où vient cette avidité pour les livres. Tout simplement de la nécessité de me construire mon coin de paradis. 

Établissement d'un espace de liberté oblige, j'ai acheté quelques plantes hier : treize petits pots au prix de 35$. Merci Kijiji.

Borges et Manguel, encore

[…] il se disait lecteur avant tout et c’étaient les livres des autres qu’il voulait autour de lui. "On lit ce qu’on aime, disait-il, tandis qu’on n’écrit pas ce qu’on aimerait écrire, mais ce qu’on est capable d’écrire." 
*
Même lorsqu’il lisait des livres traitant de religion ou de philosophie, ce qui l’intéressait, c’était la voix littéraire qui, pour Borges, devait toujours être individuelle, jamais nationale, jamais celle d’un groupe ou d’une école de pensée. Il rappelait Valéry, qui aspirait à une littérature sans dates, sans noms, sans nationalités, dans laquelle tous les écrits seraient perçus comme des créations d’un même esprit, l’Esprit saint. "À l’université, on n’étudie pas la littérature, protestait-il. On étudie l’histoire de la littérature."
Chez Borges. Alberto Manguel

vendredi 24 janvier 2020

Alberto Manguel et son Chez Borges


On sait que Borges était aveugle. Comme Bach, Haendel, Monet, Lennie Tristano et tant d'autres. Souffrant de cécité dès la trentaine, il perdait complètement la vue vers la mi-cinquantaine (il est mort en 1986, à 86 ans).  On sait aussi que plusieurs personnes lui ont fait la lecture (dont Alberto Manguel), à son appartement de Buenos Aires qu’il partageait avec sa mère. Du bref récit-essai Chez Borges, le lecteur en tirera des considérations amusantes et essentielles sur l’art borgesien : sa fascination pour le miroir, le labyrinthe, sa timidité dont la revanche fut, la maturité acquise, une aisance superbe en entrevue et lors des nombreuses conférences qu’il donna dans le monde. 
Que vous soyez un lecteur lent ou rapide (ou mi-lent, mi-rapide comme moi), Chez Borges se lit en une heure ou moins. Néanmoins, il suivra le lecteur après l’avoir refermé par son illustration nette et clairsemée de la vie d’un homme dont l'existence, sans être publique a fortiori, irradiait le monde comme le contre-jour, moins au service des livres que de l’imagination, des gens que des rencontres, des mots que du rêve. Entre deux airs de milongas, Manguel note : « Son univers était entièrement verbal; musique, couleurs et formes n’y entraient guère. » 

J’ai lu Fictions il y a plusieurs années. Aujourd’hui me prend l’envie de le relire, deux fois plutôt qu’une : en français d'abord, puis en espagnol, dans mon édition en grand format coincée dans ma bibliothèque entre Cervantes, Bolaño et Isabel Allende.
Plus que tout, j’aime Borges parce qu’il est libre. Bon, assez dit, je m’en vais me coucher, mais pas avant d’avoir partagé une dernière perle : « Je ne prenais pas de notes parce que, ces soirs-là, je me sentais trop comblé. »

mardi 21 janvier 2020

Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale de Charles Dantzig


On parle peu au Québec du Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale de Charles Dantzig, et c'est bien dommage. Pour l'heure, l’écrivain français est l'un de mes préférés. Voici pourquoi.

Par l'invention de sa fabrique à phrases, par son érudition, fruit d’un amour vertical et horizontal des livres et de la littérature, par ses réflexions et sa manière enchanteresse de donner à voir et à entendre des choses qu'on ne saurait mieux formuler, Charles Dantzig (né en 1961), écrivain, poète, éditeur chez Grasset, est un véritable génie. En 2011, au Salon du livre de Montréal où je besognais comme libraire pour Hachette (distributeur au Québec des livres publiés chez Grasset, principal éditeur de Dantzig), je découvrais son Dictionnaire égoïste de la littérature française (2005), véritable manne littéraire que je commente ici. Abondamment annoté de post-its bleus que j'apposais aussi régulièrement que si je collais des étiquettes de prix sur les articles d'un supermarché, ce Dictionnaire m'a fait réaliser combien la littérature, plus vivante qu'on le croit, est toujours en quête de nouvelles façons de revendiquer et de distribuer ses bonnes vieilles pépites d’or. À l'instar de ses précédents ouvrages dictionnairiques (tous épais et au nombre de trois : celui susmentionné,  l'Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (2009) et celui qui fait l'objet de ce billet), le Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale contient des articles qui sont bien plus qu'ils prétendent être. Par exemple : dans ELLIPSE, on retrouve des conseils d'écriture et une observation lumineuse sur l'art d'Herman Melville; HAINE DE LA LECTURE est un manifeste sur la crainte que la lecture et les lecteurs inspire aux gens qui ne lisent pas; PRÉCISION comprend d'autres trucs pour mieux écrire, avec une incursion dans l'univers de Proust, l'un des écrivains chéris de l'auteur; SHAKESPEARE est un essentiel pour qui voudrait mieux insérer dans une conversation quelque anecdote ou information pertinente sur le dramaturge, et je pourrais continuer comme ça toute la journée. Je pense qu'il faut être un peu fou pour faire un tel livre (c'est un livre qui en contient une centaine, pas de blague), mais surtout qu'il faut avoir réalisé assez tôt qu'on n'a qu'une vie pour dire en quoi nous sommes différents de la masse, et tout mettre en oeuvre pour le faire bien. Ce pari, Charles Dantzig l'a gagné pour ses cinq prochaines vies.


Paru en août 2019 au Québec, je passais quelques semaines auparavant, à l’excellente librairie Le Port de tête, ma commande du Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale. Aussitôt livré, je parcourais ce massif (plus de 1200 pages) comme un boulimique qu'on avait privé de nourriture depuis des semaines. Direct et sans méchanceté, classique et moderne, optimiste et parfois élégiaque, Dantzig fonce et percute, malmène et s'amourache, rapporte et abreuve sincèrement, sans aucune affectation. Ici plus que dans ses autres ouvrages, la présence d'effluves de tristesse, d'instances désabusées, mais surtout des merveilles introspectives d'un esprit que rien ne lasse, ou presque. 

Les meilleurs moments sont ces passages où Dantzig se livre plus intimement, notices quasi confidentielles où il s'ouvre pudiquement et sans réserve, ces mêmes passages qui me donnent envie de prendre l'avion et un café avec lui.

Quelques bribes et notices en partage :


CHOQUER : Chaque grand écrivain invente son monde, qui fait concurrencer à la société en ayant plus de charme qu’elle. Elle est vexée. Le choc est une réaction sociale à un acte artistique. On peut donc dire que qui est choqué n’est pas un artiste.  […]


ESTHÉTISME : Une chose est sûre, l’esthétisme n’a rien à voir avec le beau. Toute esthétisation est fausse, étant une tentative de faire du beau non pas à partir de ce qu’on rencontre, mais en torturant ce qu’on rencontre pour le faire entrer dans un moule. […]

INSPIRATION : Je ne crois pas à l’inspiration. Je crois à la transpiration. Au modérateur d’un festival littéraire qui voulait absolument me faire dire qu’on écrit avec passion, j’ai répondu que l’écrivain rationalise la passion. Le peintre indien Mehlli Gobhai se rappelait une phrase de son professeur : « Le barman n’est jamais saoul » (Conversations, Bodhana, 2013)

MUSIQUE : […] Boris Pasternak avait compris la fausseté de l’idée : « J’ai toujours estimé que la musique du mot n’est pas un phénomène acoustique et ne consiste pas dans l’euphonie des voyelles et les consonnes prises séparément, mais dans une relation entre la signification de la phrase et sa résonance » (Essai dautobiographie) 

SOLITUDE : L’ennui avec la solitude, c’est les boutons de manchettes.

mercredi 15 janvier 2020

Haïti, dix ans après

Il y a dix ans exactement, dans une brûlerie de Côte-des-Neiges, je faisais la connaissance du poète Arol Pinder. Quelques jours plus tard, Haïti tremblait violemment, massacrant, ravageant des centaines de milliers de vies. Rencontre amicale déterminante en contrepoint à une tragédie d'une violence innommable n'ont pas empêché les évidences artistiques et secrètes de prendre leur envol. De fait, Arol et moi n’avons cessé depuis de nous côtoyer en amis-frères, c'est-à-dire spirituellement et  métaphysiquement. La semaine dernière, le barde d'Haïti m'invitait à participer à un spectacle dont il est le maître d’oeuvre : En mémoire de vous se déroulait dimanche 12 janvier à la Salle Oliver-Jones de la Maison culturelle et communautaire de Montréal-Nord.

Je pose ici en compagnie du poète Arol Pinder
Je n’ai pas l’habitude d’écrire à propos d'un spectacle auquel j’ai participé. Parce qu'en musicien sur scène, il nous est impossible de saisir ce que le public a éprouvé. On ne sait jamais ce que l’on donne. Néanmoins, je puis dire, avec humilité et transparence, qu'Arol Pinder (Lettre à Adélia, Parole d'outre-terre) sur scène s'est montré aussi impitoyable envers l’art qu'envers lui-même. En un peu moins de deux heures, il a déclamé, tout vêtu de noir, des textes d’amour et de réconciliation, tous emplis d'une miséricorde poétique si particulière à ce peuple dont la sensibilité restera toujours un mystère pour nous, nord-américains. Accompagné de ses musiciens (Sarah-Judith Kariyi au violon, Jean-Marie Célestin aux percussions, et moi-même au piano) et par les voix de Mirma Saint-Julien et Rose Lourdes, Pinder a plongé comme on plonge dans un précipice sans issue, c'est-à-dire avec l'espoir courageux de trouver celle qu’on ne soupçonnait plus. La liberté. Entrecoupé de textes et de musiques aux accents ritualistes, voire exotiques, il a eu recours, pour deux numéros précis, au talent de l’acteur Philippe Régnoux, lequel a démontré que les plus belles histoires sont celles qui savent le mieux parler de résilience et de pardon. De pardon à soi-même. 

Rien ne tremble jamais pour rien 

En mémoire de vous a donné à voir et à entendre (lecteur, ce ne sont que mes impressions recueillies humblement depuis le piano où je prenais place, capturant, avec une immense gratitude, l’essence de cet évènement d'amour) des textes qui résonnent encore en moi au moment de taper ces mots : Heureux les mots vivant debout dans nos mémoires! Demain, à ceux qui après nous viendront, dites qu'il en sera ainsi pour eux un jour comme pour nous aujourd'hui.  Béni, je rassemblais après le concert les propos de celles et ceux qui ont assisté au spectacle. C’est leur enthousiasme, et lui seul, qui me donne de quoi écrire ces lignes. C'est lui seul qui réitère ceci que l’art libère, que l’expression vraie est le contraire absolu de la trahison.


Arol Pinder est un poète d’une eau bien trop pure pour la plupart des fleuves. Pas le nôtre, à ce qu’il paraît. Béats, réjouissons-nous en!

lundi 13 janvier 2020

À la brûlerie de mon quartier (1) — Feu mes amis trop tôt disparus

Me voilà pétri d'une paresse innommable depuis quelques semaines, plus précisément depuis le début du temps des Fêtes. C'est comme un besoin de se poser pour mieux revenir aux sources du travail et de l'action, peut-être. Pendant ce temps, je tarde à faire le ménage à la maison, à mettre de l'ordre dans mes affaires. J’ajourne les décisions à prendre, les projets à entreprendre, je remets à plus tard un rendez-vous avec un ami. Je suis comme dans un entre-deux. La sensation n'est pas tout à fait désagréable, je m’y complais même un peu parfois, ce qui peut devenir dangereux. Tout cela devrait être jeté à la corbeille, car ça n’a rien de valorisant. Et puis, l'antiproductivité, ça finit toujours par lasser. 

Ici à la brûlerie de mon quartier, résonne depuis les haut-parleurs l’indémodable Bizarre Love Triangle de New Order. Cette chanson me rappelle que les meilleurs moments des années quatre-vingt se déroulent sous l'égide de la mélancolie, plus précisément le présage de la mort prématurée de ses plus illustres représentants, je pense immédiatement à Michael Hutchence (INXS), Ian Curtis (Joy Division), George Michael. Feu mes amis, feu mes beaux trop tôt disparus.



samedi 4 janvier 2020

L'année 2020 qui commence

Entre le 24 octobre et le 11 décembre 2019, il s’est produit tellement de choses que je me demande encore comment elles ont réussi à trouver l’espace et le temps pour me titiller de même et changer ma vie. 


En quelques mots...

Le 24 octobre 2019, après douze années de colocation, je signais un bail de logement sur le Plateau Mont-Royal. J’y habiterai seul. J'ai beaucoup aimé mon expérience en colocation. Jusqu'à ce jour où je me  rendais à l'évidence que j'avais besoin d'être seul, parce que je suis comme un ours et que le silence m'est absolument nécessaire. Oui, j'ai adoré cohabiter avec Sonya, Sarah, Stella et d'autres très belles personnes, mais il était temps d'amorcer un nouveau chapitre



J'aime la solitude parce que je ne suis jamais seul. 



De 18 ans à 35 ans, j’ai habité seul. Cette solitude, que j’oserai qualifier de providentielle, a fortifié mon esprit, mon âme, l'artiste en moi. J'avais à découvrir seul ce que j’aime et n’aime pas (comment le faire autrement?). Jusqu’à ce qu’une crise intense, à mes 35 ans, m'amène à reconnaître qu’aimer les gens est la plus belle chose au monde, la plus grande aussi. Je les ai toujours aimés, les gens, mais je peinais très souvent à établir la juste distance entre eux et moi. 

En musique, on dit de l’harmonie qu’elle est ni plus ni moins la juste intervalle entre deux notes. Vivants! appliquons ce beau principe dans nos relations humaines, et tout deviendra symphonique!



Alors, ce qui s'est passé aux dernières semaines de 2019. 24 octobre 2019, signature de mon bail. 26 octobre, mon amie Christine propose de me louer sa superbe Honda Accord (à transmission manuelle) pour le transport de mes livres et mes vinyles. Pour ce faire, il me faut payer mes contraventions de stationnement à la Ville de Montréal, au montant de 2370 $; contraventions écopées entre juillet 2016 et janvier 2017, au faîte de ma négligence et de ma désinvolture à une période où je n'avais pas réellement envie d'être le propriétaire d'une automobile; ma dernière contravention date du jour où je décide d'envoyer la voiture à la fourrière. Réfractaire à une entente de paiement, la Ville me demande de payer la totalité de la somme. J'obtempère. Mon droit de conduire retrouvé, je déménage joyeusement le 27 octobre, aidé de deux de mes neveux. À peine installé dans mon nouveau chez-moi, je redécouvre la joie de conduire, dévorant des milliers de kilomètres à travers la province : Wakefield, Ottawa, St-Adèle, Mirabel, Mont-Tremblant, Gatineau, Québec, St-George-de-Beauce, Rawdon. La passion de conduire m'a vraisemblement manqué. Au gré de mes pérégrinations, je tombe en amour avec la Honda Accord à transmission manuelle. Sans avoir nécessairement partagé mon inclination très forte pour l'objet mécanique, Christine me propose d'en faire l'acquisition, à un prix d'amie. À chaque homme son cheval, pensai-je, lorsque, affaibli par tant d'amour et de passion, j'accepte son offre. Au reste, je suis l’auteur d’un Quiz Auto (publié chez Modus Vivendi) et il n’est pas vilain que le cordonnier porte de temps en temps des chaussures de sa pointure. Une autre aventure et non la moindre, le 6 décembre arrivait par grue mon piano droit, lui qui m'avait tant manqué. Il m’aura fallu attendre un peu plus d’un mois pour jouir à nouveau du plaisir de jouer à la maison. Cette période m’aura vu plus irritable et fragile que jamais, et je remercie celles et ceux qui ont fait preuve de patience avec moi.

D'autres incidences sont venues rehausser mon quotidien des dernières semaines, je vous en ferai part dans un autre billet, ultérieurement.


Que 2020 soit lumineuse et heureuse. Que vos créations produisent de l'Amour et de l'amour.

lundi 30 septembre 2019

Un automne qui arrive bien vite

J’ai fait beaucoup d’écriture automatique ces dernières semaines. Beaucoup mais pas assez. Je m’y exerçai dans une tentative de libérer des tensions internes qui produisent des maux au cou, un cardio affaibli, des essoufflements. Peut-être est-ce le résultat de toxines qui n’ont pas encore trouvé leurs voies d’extirpation. Ou est-ce encore le stress. 
 
L’automne à la porte me rappelle que l’hiver approche. Cette transition saisonnière, si abrupte et toujours inattendue, n’est pas sans m’éprouver, c’est comme si tout allait trop vite. Mais l’automne n’est pas à craindre, et ce n’est pas parce que l’été a été beau (et court) qu’il faille se plaindre des modulations saisonnières. L'été qui s'achève à l'instant fut l'un des plus beaux de ma vie. Tant de beautés, de douceurs, au milieu d’affres, de défaites, de retours en arrière, de lâchetés, tant de beauté disais-je jaillissent, au point tel que de dire au revoir à l'été me donne envie de crier à l’injustice. En revanche,  l’automne, avec son éclairage de velours, sa lumière intime et sa fraîcheur polarisante, me conjure à sa manière de prendre du repos. 

On le sait, l’été est tout sauf une panacée pour l’esprit. Au contraire tout chez lui force le retour de la sensibilité vraie, nous sommes plus  à vif, nous pardonnons plus difficilement notre manque de compassion. Et lorsque la canicule m’empêche de dormir, je songe : Comment fait-on pour aimer tous les jours l’été? 
 
Il y a des mois que j’ai donné de mes nouvelles ici. Je tenterai de publier plus régulièrement. Je ne vous cacherai pas que cela m’a manqué.
 
Un extrait de La force de l’âge de Simone de Beauvoir, ma lecture en cours.
Gavée de chlorophylle et d’azur, j’avais plaisir à m’arrêter, dans des villes ou des villages, devant des pierres que l’homme avait ordonnées. La solitude ne me pesait jamais. Je m’étonnais inlassablement des choses et de ma présence ; cependant, la rigueur de mes plans changeait cette contingence en nécessité. Sans doute était-ce là le sens — informulé — de ma béatitude : ma liberté triomphante échappait au caprice, comme aussi aux entraves, puisque les résistances du monde, loin de me brimer, servaient de support et de matière à mes projets. Par mon vagabondage nonchalant, obstiné, je donnais une vérité à mon grand délire optimiste ; je goûtais le bonheur des dieux : j’étais moi-même le créateur des cadeaux qui me comblaient.   
in La force de l’âge I, Folio (Gallimard), p. 252 
 

lundi 6 mai 2019

Le pianiste Jean-Philippe ou l'art de la décontraction

Peu de musiciens aujourd'hui peuvent être considérés comme l'incarnation d'une sorte « vérité française » musicale. De ces rares élus, le pianiste Jean-Philippe Collard fait partie. Actuellement artiste en résidence à l'OSM, le pianiste donnait ses deux concerts à la Maison symphonique de Montréal la semaine dernière — l'un avec orchestre, l'autre en récital. Le premier figurait Concerto pour piano en sol de Ravel et Oiseaux exotiques de Messiaen, le second (auquel j'ai eu le privilège d'assister) des oeuvres de Fauré et de Chopin, deux effigies de la musique pour piano... et de la France; on sait que Chopin, qui naquit en Pologne, immigra à Paris à l'âge de 20 ans, où il mourut en 1849.  

Le jeu de Jean-Philippe Collard trahit une expressivité d'une sobriété de gentleman. Assis loin du piano, il touche l'instrument avec cette finesse qu'ont les hommes minces, lesquels soucieux de menus détails éprouvent plus profondément les choses. Dans Fauré, il resplendit une amplitude sonore sans tapage, à la façon des premières eaux ruisselantes à l'aube. Doté d'un pianisme naturel rare, il adjoint à la respiration musicale un sens de la nuance qui est l'apanage de quelques grands maîtres : Artur Rubinstein, Radu Lupu, Shura Cherkassky. 

Aux premières mesures du Nocturne no 4 op 36 de Fauré (qui ouvrait le concert), on sent que le pianiste, loin de toute consensualité, s'adresse aux oreilles et aux coeurs les plus avertis. Dans sa version pour piano seul, la Ballade op. 19, pièce d'une quinzaine de minutes à l'étoffe d'un immense nocturne, non seulement démontrait l'habileté de Collard à raconter une histoire, mais aussi donnait l'impression que des cordes, parfois frottées, parfois pincées, emplissaient la pâte sonore.

Une carrière de plus de 50 ans, avec plus de 50 disques à son actif, témoigne du métier d'un musicien dont la présence sur scène a quelque chose d'inoubliable. Grand de taille et filiforme, il se lève aux applaudissements, marche sur la scène d'un pas délicieusement farouche scène, salue la foule, lui sourit, avec une main dans la poche de son veston boutonné. De le voir déambuler avec autant de finesse ajoute à l'enchantement. De ces gestes se dégage une désinvolture poétique, où la question de l'élégance suggère une énigme dont la réponse ne se trouvera pas dans la musique, mais dans la vie. 


Le Nocturne no 1 de Fauré, interprété par J.-P. Collard

Après l'entracte, les deux morceaux les plus virtuoses du concert, soit la Sonate no 2 en si bémol mineur op. 35 et la Ballade no 4 en fa mineur op. 52 de Chopin. La Ballade no 4 paraissait sous ses doigts comme un morceau plus facile qu'il ne l'est en réalité, alors que le pianiste en délivrait la légende et le foisonnement ancestral. Néanmoins, et j'avance ici subjectivement, c'est à la Sonate op. 35 que revient la palme du moment le plus éblouissant du concert. De cette oeuvre, Collard a su tirer l'acier le plus pur et le coton le plus riche. Le deuxième mouvement marqué Scherzo, avec sa partie médiane marquée più lento, restera pour moi inoubliable. Et le célèbre troisième mouvement Marche funèbre nous aspirait en une extase lente et vigoureuse. Enfin, l'étrange et venteux dernier mouvement, dont Schumann écrivait qu'il « n'est pas de la musique », concluait un concert qui m'habite encore cinq jours après y avoir assisté. En rappel, le pianiste français interprétait la crépusculaire Mazurka en la mineur op. 17 no 4 de Chopin.

Jean-Philippe Collard à la Maison symphonique

1er mai 2019

Fauré (1845-1924)

Nocturne no 3 en mi bémol majeur op. 36
Impromptu no 2 en fa mineur op. 31
Nocturne no 6 en ré bémol majeur op. 63
Ballade op. 19 
Nocturne no 13 en si mineur

Chopin (1810-1849)

Sonate no 2 en si bémol mineur op. 35
Ballade no 4 en fa mineur op. 52

lundi 29 avril 2019

Siri Hustvedt, Milan Kundera ou le printemps en éveil

Ces dernières semaines, mon besoin de lire surplombe — peut-être plus que jamais — mes ambitions professionnelles et créatrices, ensemble et séparément. Depuis quelques jours, Siri Hustvedt est ma meilleure amie. Sa manière de dire est loin de tout tapage et de toute provocation, ce qui constitue un tour de force en ces temps où nombreux sont ceux qui croient qu'ils seront mieux entendus s'ils font plus de bruit. Plus proche de la Terre, de notre quotidien et de nos projets, la pensée de l'auteure  devient naturellement accessible. Sa réflexion, plus diurne que nocturne, exhorte l'action plus que la contemplation (et c'est loin d'être un reproche). Comme Chopin, Mozart et peut-être aussi Virginia Woolf, Hustvedt ne saurait — même en s'y appliquant — faire dans la vulgarité. 



Kundera fait également partie de mes lectures récentes (L'art du roman, Les testaments trahis). Bien que souvent brillant, il me fatigue par un certain narcissisme paré à une idéologie politique à la sauce révolutionnaire. Ce n’est pas un mauvais bougre, mais il fait partie de ces hommes dont le caractère et l'humour travaillent au détriment parfois de la littérature... et de la Femme. Sa pensée, elle aussi, s'apparente plus au jour qu'à la nuit.



Plaidoyer pour Eros (Babel, Actes Sud) 

Siri Hustvedt 

Les testaments trahis, L'art du roman (Folio, Gallimard) 

Milan Kundera

samedi 9 mars 2019

Mort du musicien Mario Chénart

Le 16 février dernier, est mort le guitariste, pédagogue et auteur-compositeur-interprète québécois Mario Chénart. 

En 1997, avec son album Boucler le siècleil remportait le Félix de l'auteur-compositeur-interprète de l'année. C'est une bien grande perte pour l'industrie de la musique au Québec.

Retour en arrière. Les années 2000 et 2001 correspondent à une période de crises identitaire et personnelle importantes pour moi. Fin vingtaine, je ne savais pas qui j'étais, encore moins ce pour quoi j'étais fait. La quête du vrai m'épuisait, le pur m'effrayait. Dans l'espoir de devenir un meilleur musicien, mais surtout de m'extraire d'un profond sentiment de désespoir, je buvais chaque jour des milliers de notes de musique via mon casque d'écoute. Un soir de l'été 2000, au Cabaret du Musée Juste pour rire, les auteurs-compositeurs-interprètes Mario Chénart et Nelson Minville se produisaient sur scène en formule acoustique. Si le second charmait le public par ses chansons finement construites, le premier éblouissait par son talent de guitariste virtuose et sa voix de baryton. À un moment, seul avec sa six cordes acoustique, Chénart entonnait une pièce des plus personnelles. L'évocation doucereuse d'une enfance éblouie par la neige et les soirs d'hiver : Pour que la nuit soit blanche est le titre de cette chanson à la structure ABA, dotée d'un prérefrain absolument extraordinaire et d'un refrain presque trop beau pour être vrai. Pendant que je l'écoutais, c'est comme si je découvrais de nouveaux pans de l'art musical. Des progressions d'accord inattendues me saisissaient de l'intérieur, en contrepoint aux mélodies si parfaites et si belles, presque novatrices à mes oreilles, qu'il me fallait me rendre à l'évidence que j'avais devant moi un compositeur et un musicien de très grand talent. Ma première audition de la chanson me marquait si fort qu'au retour à la maison, je m'informais des dates des prochains concerts du duo. C'est que Pour que la nuit soit blanche ne figurait sur aucun album, par conséquent le seul moyen de l'entendre était d'assister au spectacle de l'artiste. Deux semaines plus tard, dans un petit amphithéâtre du Vieux-Terrebonne, j’attendais patiemment que Chénart entonne les premiers accords de la chanson espérée. Anxieux, je craignais à un moment que, pour une raison ou une autre, il ait choisi de la retirer de son programme. Heureusement, au beau milieu du concert, Pour que la nuit soit blanche se déroulait devant moi pour mon plus grand bonheur. Après la prestation, je m'entretenais avec Mario Chénart lui-même, lui intimais combien sa pièce me « dérangeait profondément » (dans le meilleur sens du terme, bien sûr), qu'elle était la première responsable de ma deuxième présence à ses concerts en autant de semaines. Son visage trahissait une gratitude sincère comme celle d'un enfant. En revenant à la maison, j'avais en tête les mélodies, les progressions d’accord et le somptueux prérefrain fraîchement entendu. 

La chanson de Chénart m'habitait si fort que quelques semaines plus tard, assis au piano, j'accouchais d'une pièce à l'architecture et à l'atmosphère fort similaires. Complétée en deux jours, La Neige est frivole devenait mon complément chansonnier à l'inspiration fournie par Chénart. Aux premiers mois de l'année 2001, j'avais composé pas moins d'une dizaine de chansons, lesquelles confirmaient mon besoin de monter sur scène le plus rapidement possible; il y avait trop longtemps que je faisais silence. De ces pièces, La neige est frivole est probablement celle qui m'insufflait le plus ardemment le courage de vaincre la crise identitaire, de ne pas avoir peur de l'adversité. Pour être honnête, je n'en étais pas peu fier, et chaque fois que je la chantais, un étrange sentiment de libération, d'envoûtement, voire une souffrance lumineuse me traversaient. À ma grande surprise, la réception des gens était excellente. Or, personne ne savait que c'est à Mario Chénart que j'étais redevable de l'inspiration pour sa création. 

Au delà de sa musique, Mario Chénart laisse une marque indéfectible pour son implication soutenue à la vitalité de la chanson québécoise et aux droits de ses créateurs, ayant notamment été président de la SPACQ de 2007 à 2012. 

Merci M. Chénart de m'avoir convaincu d'écrire des chansons et, surtout, de m'avoir indirectement montré comment le faire. 


Ci-contre, la vidéo d'un concert de Mario Chénart (1999) incluant Pour que la nuit soit blanche. 

mardi 22 janvier 2019

Chopin pour commencer l'année

Couverture (première édition) de mon Aspects de Chopin, publié
en 1949 pour le centenaire de la mort du compositeur.
À Chloé Laure, qui est à Paris, et dont c'est l'anniversaire aujourd'hui :)

Dans le grand froid qui couvre actuellement la province, un rêve musicien (rêve féérique) me traverse. Écouter ma mère se raconter au téléphone, lui poser des questions sur son enfance, sur sa façon de voir la vie, lui parler de musique, reconnaître qu'elle ne l'a jamais écoutée pour meubler le silence, mais pour réellement l'écouter. Qu'on se le tienne pour dit, les mots de ma mère rassurent comme un bon vieux désir de vivre. 


Ces jours-ci, la nécessité de jouer du piano supplante celle de l’écriture et cela est très bien. Entre le jour qui commande le développement des choses et la nuit qui console des chagrins du passé et de l’avenir, la musique continue de féconder en moi son idéal souverain. Une lecture magnifique m'accompagne depuis le commencement de la présente année : Aspects de Chopin d’Alfred Cortot, le plus grand livre que j’aie lu sur le génie polonais – et Dieu sait qu'ils ont de tous temps occupé une place privilégiée dans ma bibliothèque. Je m'emporte peut-être... je ne me suis jamais senti aussi proche de mon Chopin. 


Hier soir audition sur YouTube du Quatuor en mi bémol opus 127 de Beethoven, par le Quartetto Italiano, dont la joie pure m’a fait beaucoup de bien (observez les danses espiègles au deuxième mouvement). Ensuite j'ai déposé l’aiguille de mon tourne-disque sur des arias de Mozart par Kiri Te Kanawa, puis sur un album des Impromptus et Ballades de Chopin par Tamás Vásáry, chez Deutsche Gramophon. Un très beau disque, dont les Impromptus et les Première et Quatrième Ballades m'ont laissé grande impression (rubato magnifique dans la Première, narrativité exquise dans la Quatrième). Je puis dire maintenant que je comprends un peu mieux la Quatrième, dont je n’avais jusqu’ici réussi à ouvrir la porte secrète, peut-être parce que je l’ai souvent considéré moins « nécessaire » que les trois autres. Sous les doigts du pianiste hongrois, les Impromptus atteignent un équilibre parfait entre délicatesse et fébrilité, une fébrilité toute française, voire parisienne, contrecarrée par les parties médianes où les accents de zal polonais surgissent comme une armée d’amour. 


Que l'année qui commence vous injecte sa dose de désinvolture et d'amours bienveillantes. 


Une édition plus récente, toujours chez Albin Michel

P.-S. Je ne crois pas aux coïncidences. Au café où j'écris ce billet, on entend la Berceuse de Chopin (premier morceau de Chopin entendu ici depuis des années).