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vendredi 7 novembre 2025

L'automne et l'écriture

Retour de l'écriture. Retour d'une forme lumineuse de l'égoïsme, d'où le besoin de refuser les invitations, de nettoyer et de ranger mon appartement, de relire des passages de mes livres préférés. 

Deux fois par semaine je passe à la librairie, y achète trois, parfois quatre livres. Un livre qui trouve son lecteur galvanise ses territoires secrets de liberté

Depuis quelques mois, il m'arrive souvent de relire des livres que j'aurais aimé écrire. Ceux notamment de Richard Ford, Annie Dillard, Véronique Cyr, Pascal Quignard, Gabrielle Roy.
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D'où vient cette avidité pour les livres? De la nécessité d'ériger un coin de paradis rien que pour moi. 


vendredi 24 janvier 2020

Alberto Manguel et son Chez Borges


On sait que Borges était aveugle. Comme Bach, Haendel, Monet, Lennie Tristano et tant d'autres. Souffrant de cécité dès la trentaine, il perdait complètement la vue vers la mi-cinquantaine (il est mort en 1986, à 86 ans).  On sait aussi que plusieurs personnes lui ont fait la lecture (dont Alberto Manguel), à son appartement de Buenos Aires qu’il partageait avec sa mère. Du bref récit-essai Chez Borges, le lecteur en tirera des considérations amusantes et essentielles sur l’art borgesien : sa fascination pour le miroir, le labyrinthe, sa timidité dont la revanche fut, la maturité acquise, une aisance superbe en entrevue et lors des nombreuses conférences qu’il donna dans le monde. 
Que vous soyez un lecteur lent ou rapide (ou mi-lent, mi-rapide comme moi), Chez Borges se lit en une heure ou moins. Néanmoins, il suivra le lecteur après l’avoir refermé par son illustration nette et clairsemée de la vie d’un homme dont l'existence, sans être publique a fortiori, irradiait le monde comme le contre-jour, moins au service des livres que de l’imagination, des gens que des rencontres, des mots que du rêve. Entre deux airs de milongas, Manguel note : « Son univers était entièrement verbal; musique, couleurs et formes n’y entraient guère. » 

J’ai lu Fictions il y a plusieurs années. Aujourd’hui me prend l’envie de le relire, deux fois plutôt qu’une : en français d'abord, puis en espagnol, dans mon édition en grand format coincée dans ma bibliothèque entre Cervantes, Bolaño et Isabel Allende.
Plus que tout, j’aime Borges parce qu’il est libre. Bon, assez dit, je m’en vais me coucher, mais pas avant d’avoir partagé une dernière perle : « Je ne prenais pas de notes parce que, ces soirs-là, je me sentais trop comblé. »

dimanche 5 janvier 2020

Excision

Nul besoin d’excuses, nul besoin de se justifier car tout concourt finalement à la gestion des avoirs et des êtres, dans l’ordre ou le désordre. De l’équation de toute fatalité on peut toujours exclure la chute, si imminente en ce que c’est une chose humaine. J’écris comme je me cherche, et le fait de trouver un soupçon d’âme dans des situations alambiquées — comment apprendre à vivre sans ruminer les longues conspirations qui nous arrachent de l’écriture et de la musique — me confirme que je suis loin d’avoir compris qui je suis vraiment. À bout portant, je cherche dans l’écriture ce que la musique me donne : la grâce d’un ici maintenant, l’unité intérieure galvanisée, la joie du donner et recevoir simultanément. Mais ça ne fonctionne pas comme ça, parce que l’écriture malmène les rivages comme un pur sang le cavalier trop orgueilleux pour pleurer quand il chute. Pendant ce temps le cheval, silencieux parce qu'il a tout compris, devient arbre et forêt. Sa lucidité rejoint celle du monde. Il devient femme.

Ce paragraphe est une façon de m’unir au sort des vivants, dont la majorité croit dur comme fer que la vie est surtout une affaire de survivance, c’est pour quoi cette même majorité incarne chaque jour une forme abstraite de la punition, fruit de ses hésitations les plus pénitentes.

mercredi 19 septembre 2018

Dictionnaire égoïste de la littérature, de Charles Dantzig


Un livre magnifique m'accompagne depuis plusieurs années. Ce livre, que je n'arrive pas à ranger dans ma bibliothèque, parce qu'il est constamment posé près de mon lit ou sur ma table de travail, est le Dictionnaire égoïste de la littérature de Charles Dantzig, massif livresque publié en 2005 chez Grasset,  lauréat du Prix Décembre, et repris depuis quelques années dans le Livre de Poche. 


Véritable manne pour le livrophage ou l'amoureux de littérature, ce dictionnaire regorge d'anecdotes et d'extraits savoureux. J'en partage deux de suite. 

Nous ferions bien d'avoir un peu moins d'idées, et un peu plus de pensée. (in Idées)

La fiction a l'avantage de pouvoir nous faire rencontrer et observer des gens sans que nous ayons à les fréquenter. [...] La fiction, c'est de la confiance. Du lecteur envers l'auteur. Il admet le principe de départ que c'est inventé et ne demande qu'une chose : que, à l'intérieur de cette convention, l'auteur ne le trompe pas. (in Fiction)
    
Et ce ne sont que deux perles parmi des milliers. En 1150 pages, le Dictionnaire égoïste de la littérature établit une chronique encyclopédique — souvent subjective, et c'est ce qui le rend si vibrant, si agréable à lire — de dix siècles de littérature. Grâce à lui, chaque soir ou presque, depuis cinq ans, je découvre de grandes et belles vérités intérieures sur ma vocation de lecteur et d'écrivain. Ah! cher monsieur Dantzig, si vous saviez la joie que vous me procurez avec vos secrets littéraires partagés et votre érudition magnanime. Une chose est sûre, c'est que le Dictionnaire égoïste est un livre d'amour. Et si je n'ose pas lui coller l'attribut de bible, c'est qu'il n'a pas la prétention de s'engager à une fonction définitive. Mieux, il revendique une irrévérence gracieuse — presque toujours gracieuse, l'irrévérence mêlée au génie. En outre, il s'y dégage des aspects de la géométrie, de l'architecture, du voyage, du théâtre, de la zoologie et de la musique. Dantzig est un épicurien savant,  un collectionneur d'images et d'anecdotes, un scripteur d'impudeurs célestes de la littérature et un amoureux de la vie. De cette oeuvre magistrale, on sort plein d'une solitude lumineuse, rassuré de ce que les Lettres, si vaines et nécessaires, sont faites par des hommes et des femmes, par des gens comme vous et moi. Rassurant, je vous dis. 


Je termine avec ces extraits: 

Une suite n'est pas nécessairement moins bonne qu'un original, mais il y a de fortes chances que ce soit le cas, car elle est moins fraîche pour l'auteur. (in Maistre, Xavier  
Quand on ne trouve pas de bonne formulation, c'est généralement que la chose n'est pas bonne à dire. (in Creative Writing)   
Si vous parlez d'une baleine, inutile de préciser qu'elle est grosse. C'est ce genre d'exagération qui rend Moby Dick si souvent grotesque. (idem) 
 Je n'aime pas plus les bibliothèques publiques que je n'aime qu'on me prête des livres. Un livre, c'est à soi, non par instinct de possession, mais parce que nous y découvrons un morceau de nous-mêmes. (in Bibliothèques)  
Un écrivain n'aime pas plus les mots qu'un menuisier les clous. Un mot est un objet dont il se sert pour créer un autre objet nommé phrase, laquelle donnera son utilité, au mot; un mot inusité n'a pas d'utilité. [...] Les mots sont faits pour cacher la pensée. (in Mots) 

Dictionnaire égoïste de la littérature
Charles Dantzig
1147 pages
Ed. Le Livre de Poche