mardi 22 janvier 2019

Chopin pour commencer l'année

Couverture (première édition) de mon Aspects de Chopin, publié
en 1949 pour le centenaire de la mort du compositeur.
À Chloé Laure, qui est à Paris, et dont c'est l'anniversaire aujourd'hui :)

Dans le grand froid qui couvre actuellement la province, un rêve musicien (rêve féérique) me traverse. Écouter ma mère se raconter au téléphone, lui poser des questions sur son enfance, sur sa façon de voir la vie, lui parler de musique, reconnaître qu'elle ne l'a jamais écoutée pour meubler le silence, mais pour réellement l'écouter. Qu'on se le tienne pour dit, les mots de ma mère rassurent comme un bon vieux désir de vivre. 


Ces jours-ci, la nécessité de jouer du piano supplante celle de l’écriture et cela est très bien. Entre le jour qui commande le développement des choses et la nuit qui console des chagrins du passé et de l’avenir, la musique continue de féconder en moi son idéal souverain. Une lecture magnifique m'accompagne depuis le commencement de la présente année : Aspects de Chopin d’Alfred Cortot, le plus grand livre que j’aie lu sur le génie polonais – et Dieu sait qu'ils ont de tous temps occupé une place privilégiée dans ma bibliothèque. Je m'emporte peut-être... je ne me suis jamais senti aussi proche de mon Chopin. 


Hier soir audition sur YouTube du Quatuor en mi bémol opus 127 de Beethoven, par le Quartetto Italiano, dont la joie pure m’a fait beaucoup de bien (observez les danses espiègles au deuxième mouvement). Ensuite j'ai déposé l’aiguille de mon tourne-disque sur des arias de Mozart par Kiri Te Kanawa, puis sur un album des Impromptus et Ballades de Chopin par Tamás Vásáry, chez Deutsche Gramophon. Un très beau disque, dont les Impromptus et les Première et Quatrième Ballades m'ont laissé grande impression (rubato magnifique dans la Première, narrativité exquise dans la Quatrième). Je puis dire maintenant que je comprends un peu mieux la Quatrième, dont je n’avais jusqu’ici réussi à ouvrir la porte secrète, peut-être parce que je l’ai souvent considéré moins « nécessaire » que les trois autres. Sous les doigts du pianiste hongrois, les Impromptus atteignent un équilibre parfait entre délicatesse et fébrilité, une fébrilité toute française, voire parisienne, contrecarrée par les parties médianes où les accents de zal polonais surgissent comme une armée d’amour. 


Que l'année qui commence vous injecte sa dose de désinvolture et d'amours bienveillantes. 


Une édition plus récente, toujours chez Albin Michel

P.-S. Je ne crois pas aux coïncidences. Au café où j'écris ce billet, on entend la Berceuse de Chopin (premier morceau de Chopin entendu ici depuis des années).  

jeudi 27 décembre 2018

Le droit de marcher seul

Il m’étonnera toujours de voir deux personnes marcher ensemble vers une destination qui les séparera. L'écrivain John Irving déclara un jour qu’après l’école il avait besoin de marcher seul jusqu’à la maison. En tous lieux, j’aime à préserver mon droit à la solitude, à la marche en solitaire au retour chez soi. 

L'historien Antoine de Baecque en parle en beauté, en clarté. 

La déambulation pédestre implique donc une écriture. On pense en marchant ; marcher fait penser puis, parfois, écrire, notamment sur... la marche. Ce cercle peut donner une structure, sa forme même à l'écriture, autant que son sujet, lui offrant un tempo, une texture, une direction.   
(in Une histoire de la marche, 2016, ed. Perrin)


George Sand racontait que les idées musicales venaient souvent à Chopin en marchant, s'empressait-il alors de regagner la maison et de s'assoir au piano. Il m'a toujours semblé que ses mazurkas évoquaient une promenade, seul ou en groupe.


À 18 ans, j'ai déniché mon permis de conduire et me suis acheté une voiture. Je conduisais presque chaque jour, découvrant mon amour de la liberté, du voyage, de la musique; combiné à la solitude du conducteur, l'habitacle d'un véhicule figure parmi les meilleures salles de concert au monde. À 28 ans, je débarquais à Montréal, me débarrassais de ma voiture. Ma première révélation fut de marcher dans la ville, ma première épiphanie de regarder les gens, de leur parler directementL'âme gonflée de  marcher enfin à sa vitesse. 

La marche m'a révélé au rythme du monde, à la pensée.  

lundi 24 décembre 2018

J'aime Nancy Huston

L'espèce fabulatrice est mon essai 
préféré de l'écrivain canadienne
Tout récit historique est fictif dans la mesure où il ne raconte qu'une partie de l'histoire. Seul Dieu pourrait raconter toute l'histoire ; mais Dieu, étant hors temps, ne sait pas raconter.  (p. 88)


Les romanciers suscitent souvent l'incrédulité lorsqu'ils affirment que, pour eux, leurs personnages sont aussi réels que des personnes en chair et en os. Mais cela n'a rien d'étonnant dans la mesure où, dans notre cerveau, les personnes vivantes sont des personnages.  (p. 163) 


Les gens qui se croient dans le réel sont les plus ignorants, et cette ignorance est potentiellement meurtrière. (p. 29) 

Nancy Huston
Actes Sud/Leméac

dimanche 23 décembre 2018

Blanchot envers le lecteur de Kafka


En écrivant ses billets, le blogueur rédige avec le sentiment qu'il sera lu promptement. Ce sentiment — agréable, avouons-le — est parfois accompagné d'une impudence qui lui  permet d'éviter les billets convenus qui ne  « dérangent » personne. Je hasarde une explication : les meilleurs textes seraient-ils ceux qui ne sont pas destinés au lecteur? Sinon à qui? Écrire pour être lu, c'est déjà s'y prendre de la mauvaise manière, je pense. 

C'est ce qu'explicite Maurice Blanchot dans De Kafka à Kafka : «  Car le lecteur ne veut pas d'une oeuvre écrite pour lui, il veut justement une oeuvre étrangère où il découvre quelque chose d'inconnu, une réalité différente, un esprit séparé qui puisse le transformer et qu'il puisse transformer en soi. L'auteur qui écrit précisément pour un public, à la vérité, n'écrit pas : c'est ce public qui écrit et, pour cette raison, ce public ne peut plus être lecteur [...]. De là, l'insignifiance des oeuvres faites pour être lues, personne ne les lit. » 


Mes plongées dans le bathyscaphe Blanchot m'amènent à une solitude proche de la mélancolie; une mélancolie sans nostalgie et néanmoins inquiétante en ce qu'elle reconnait que notre pensée va bringuebalant entre le connu (si parcimonieux) et l'inconnu (pléthorique). J'ose une analogie vers la musique : plus près de Schumann que de Chopin, la mélancolie de Blanchot marcherait à côté du silence plutôt qu'avec lui, d'où sa lucidité s'élevant jusqu'au désastre et la lumière.         



Cette semaine, je m'entretenais avec le poète Bertrand Laverdure, à qui je déclarais que je déteste le bruit et l'attention, que ma désaffection pour eux me convainquait, en 2010, de cesser de me produire sur scène. Les applaudissements du public faisant office de récompense, celle-ci m'amputait de l'énergie nécessaire à la création de nouveaux chemins, de nouvelles oeuvres. « Je ne suis pas un showman, lui soufflai-je, je préfère travailler seul, dans l'ombre, comme un moine ». Mon attention vers le public m'a toujours engagé à lui donner de quoi rire et pleurer, ou si l'on veut à reformer mon âme selon ses nécessités. Non, pas cela! — pas sur une scène en tous cas.






De Kafka à Kafka
Maurice Blanchot
ed. Folio (Gallimard) 

vendredi 21 décembre 2018

L'art de la conversation, de la joie

Lorsqu'il y a consentement, la vue de la sensualité dans une amitié ensorcelle comme la première nuit sous les étoiles. Je crois qu'il n'y a pas plus belle amitié que celle où le dialogue se fond à la sensualité : les voix, les regards, les silences, les mains, les repas partagés. Au reste, une conversation intelligente est une chose sensuelle, voire érotique (dixit Alice Ferney). 


Ce qu'en dit Ingmar Bergman, dans son autobiographie Laterna Magica


L’amitié, comme l’amour, a la vue perçante. L’essence de l’amitié est faite de franchise, d’amour de la vérité. Quelle délivrance quand on voit le visage de son ami ou qu’on entend sa voix au téléphone et qu’on peut lui exprimer ce qui nous coûte le plus, ce qui nous tient le plus à cœur. Ou entendre un ami vous avouer lui-même. Souvent l’amitié a un côté sensuel. La silhouette de l’ami, son visage, ses lèvres, sa voix, ses gestes, ses intonations sont gravés dans ta conscience et c’est un code secret qui t’ouvre à moi dans la confiance et la communion de pensée. 


Par ces mots, le réalisateur suédois entendait-il seulement amitié entre gens de même sexe?  Involontairement peut-être, Bergman y jette les bases de la relation amoureuse exemplaire.

On le sait, lire est une conversation entre le livre (l'auteur) et le lecteur. Sur la lecture, Proust écrivit qu'elle est une amitié. La conversation serait-elle art de l'amitié?

Ce qui manque aux amitiés, aux amours, aux familles, c'est l'art de la conversation. 


mercredi 19 décembre 2018

Devenir un grand écrivain

À 30 ans, j'écrivais dans un courriel à A., mon premier mentor, qu'à 40 ans j'aimerais être un grand écrivain. Il me répondit : « Tu le seras certainement, Claudio, mais sache que si tu veux atteindre ton objectif, tu dois être persuadé, dès maintenant, que tu es un grand écrivain. » 

*

Le 6 novembre dernier, j'ai rêvé que mes parents mouraient. Mon père décédait le premier, suivi de ma mère quelques jours plus tard. Tous deux avaient trépassé à la maison de ma grande soeur, entourés de mes frères et soeurs. La mort de mon père m'affectait relativement, celle de ma mère terriblement, profondément. À chaque instant, je pleurais qu'elle ne soit plus avec nous, et je pensais à ce qu'il me faudra beaucoup de temps pour ne plus éprouver de tristesse. Dans les pires moments, je me disais : je ne m'y ferai jamais.  



vendredi 7 décembre 2018

L'âme slave selon Philippe Prud'homme

La dernière fois que j'ai entendu Philippe Prud’homme, c’était à son concert de fin de maîtrise, il y a quelques années à l’Université de Montréal; et auparavant, une première fois, à la résidence de son professeur Gilles Manny. Aussitôt, j'étais époustouflé par sa manière de transmettre le message musical (s’il en est un), l’émotion brute, ainsi que par son souci de la narrativité. J'éprouvais le feu singulier d’un individu en apparence calme, mais bouillonnant à l’intérieur. Cet « intérieur », combiné à une pensée musicale  aux accents philosophiques (plus près de Camus que de Sartre, de Hölderlin que de Goethe), cet « intérieur » dévoilait déjà une personnalité artistique singulière.  


Certains artistes – et ils sont rarissimes – n’ont ni antécédents de genre ni ne sont précurseurs de sensibilité. C’est un peu le cas de Chopin, qui faisait son apparition dans la musique comme une étoile au firmament — et qui y demeurerait. Entre le réel et l’illusion, le talent sera toujours un grand révélateur de vérité. Mais un talent, lorsqu’il est prodigue, se passe volontiers d’adjectifs. Lorsque Philippe Prud’homme s’est avancé sur la scène, quelques feuilles de notes à la main, il s'est arrimé à une présentation d'un programme soigneusement préparé. En préambule à la première pièce – Scriabine, Étude op. 8 no 12 –, il fournissait à l’auditoire (une  cinquantaine de personnes, peut-être plus) une série d‘anecdotes sur l’œuvre et le compositeur. Non seulement son approche contribuait à notre expérience musicale, mais aussi elle gonflait notre sentiment d'élection en tant que public.  L’Étude, pièce d'une virtuosité extrême, devait être jouée un peu plus tard, c'est peut-être ce déplacement dans l'ordre des pièces qui justifiait, qui sait, une légère nervosité chez le musicien. Ensuite, quelques préludes du même Scriabine, auxquels, malheureusement je n’ai pas accroché, suivi de la Quatrième Sonate de Prokofiev. Cette Sonate, que le compositeur a dédié à son meilleur ami suicidé, nous dit Prud’homme, figure un mouvement conclusif fantasque d'une virtuosité presque tapageuse. Cet épilogue haletant insufflait à l’interprète une confiance renouvelée,  en congruence parfaite avec la suite du programme. Chopin, la Deuxième Ballade, celle dédiée à Schumann, représentait l’un des moments les plus émouvants du concert. Cette Ballade, la mal-aimée des quatre du compositeur polonais, sous les doigts du pianiste arborait une impétuosité si dionysiaque qu’il me semblait y entendre quelque soupçon de la Fantaisie en do majeur op. 17 de Schumann. Comme une légende, comme la forêt d'un Saint-Julien l’hospitalier, Philippe Prud’homme devenait le premier pianiste à réellement affermir ma compréhension de cette oeuvre. Et pourtant, combien de pianistes s’y sont risqués — et s’y risqueront encore. Déjouant les difficultés techniques du finale, le musicien venait d'ouvrir très grand les canons du Bösendorfer, avec des ff qui réitéraient sa puissance. Anticipant les sonorités à venir, le don narratif du pianiste se faisait tout « patience »; tributaire d’une justesse d’expression inouïe, cette patience fournissait au jeu pianistique son aspect chantant. Et tandis que la main droite chantait, la main gauche folâtrait plus près du jour que de la nuit. On ne s’en plaindra pas, en ce que les pièces programmées figurent pour la plupart un cantabile typiquement de pianiste droitier. 

En plus d’être musicien, Philippe Prud’homme est aussi bon orateur. Dans un français précis, il envoûte son public, invoquant la pièce suivante : la contemporaine D’après Pergolesi, de Marc-André Hamelin, généreuse en harmonies et en couleurs variées, qui confirme que Prud’homme sait au besoin « désapprendre » le classique au profit du jazz. Il se lance ensuite dans le Rachmaninov de l’Études-Tableau no 4 op. 33, suivi du Prélude no 5 op. 32. 

L'amour comme tout le reste est circonstanciel. Entre vous et moi, quelques minutes avant le concert, une nouvelle fracassante me plombait l'âme. L'oreille de l'amie qui m'accompagnait au concert m'aidant grandement, la musique entendue achevait de me faire trembler d'amour et d'amitié. Après le Rachmaninov, Liszt et sa Vallée d'Obermann, extraite des Années de pèlerinage — oeuvre magnifique dont on n'a pas encore extrait tout le jus souverain —, conduirait le pianiste à l'impossibilité d'un rappel. Tout a été dit, il n'y aura pas d'encore. Candidement, il invitait le public à le rejoindre dans le hall. L'annonce de conversations douces, entouré d'amis et de membres de la famille, ainsi que l'atmosphère chaleureuse, me rappelaient que c'est bientôt Noël. Tout bien pesé, mercredi soir, j'assistais au concert d'un jeune musicien québécois dont le talent incarne parfaitement deux fondamentaux de l'artiste véritable : la sincérité et la générosité. Cela est rare, très rare.  

Instinct de vie de Philippe Prud'homme
retour de la tournée le 26 mai 2019, à Trois-Rivières