jeudi 16 mai 2019

Présente-moi lance sa collection 2019

Anaïs porte un haut à motif et pantalon évasé Présente-moi (2019)  
Le 11 mai dernier, j'assistais au lancement de la Collection 2019 de la maison de fashion Présente-moi. Ils étaient nombreux, complices et curieux, à s'être déplacés pour l'évènement. 

Le lancement se déroulait dans une résidence du Mile End, quartier montréalais à l'opulence faste où se croisent   créateurs et inspirations tous azimuts. Dans ce lieu au cachet caractéristique, la musique en direct résonnait depuis le living room. Et tandis que les invités se servaient à boire et à manger — canapés, amuse-gueules, fruits, trempettes, mimosas et autres —, des mannequins professionnels des deux sexes défilaient sur l'immense terrasse huppée aménagée spécialement pour l'occasion. 


Emma Champeley posant vêtue d'une robe dessinée et conçue de ses mains
Dirigée par Charlotte Nathalie Carret, Emma Champeley et Chris Plant, Présente-moi en est à sa troisième année d'activité dans l'univers de la mode. La maison propose des vêtements panachés à l'allure classique contemporaine, au style riche et audacieux, généralement rehaussés de textures et de coupes flatteuses pour la forme du corps et le teint de la peau. Des motifs et garnitures plissées ou ajourées, dans les tonalités de noir et de blanc, sont seyantes. La collection 2019 représente l'aboutissement de plusieurs années de recherche en création de mode. À cet effet, la conceptrice et fondatrice Charlotte Nathalie Carret affirme : « Un vêtement porté doit pouvoir rehausser le style de chaque individu, indépendamment de sa personnalité. »

Le triumvirat Présente-moi formé de
Chris Plant, Charlotte Nathalie Carret et Emma Champeley
Une nouveauté cette année, le dévoilement des boucles d'oreilles Présente-moi. « Nos bijoux prêts-à-porter se combinent à tout type de vêtement, pas seulement les nôtres. » souligne Chris Plant, directeur de la firme. Bien qu'ils soient conçus pour habiller le corps et le visage, ces boucles d'oreilles, qui pour la plupart incluent des pendentifs, laissent amplement de place à l'expressivité naturelle du visage. 



Chemise semi-texturée à boutonnage invisible Présente-moi (2019) 
En avant-plan, Chris Plant mangeant une bouchée
Emma Champeley, conceptrice et cofondatrice de la maison, reconnait que depuis le lancement de la collection de bijoux, il y a quelques mois, l'entreprise connait un essor fulgurant : « Notre clientèle grandit incroyablement, les réseaux sociaux, et surtout le bouche-à-oreille, font leurs preuves. En plus, notre ligne de vêtements bénéficie directement de la popularité de nos bijoux! » 



Pour un look urbain voluptueux et discret
Présente-moi (2019)


Boucles d'oreilles toutes saisons
Présente-moi (2019)























Déjà présente en Europe, Présente-moi vise prochainement l'exploitation des marchés asiatiques et internationaux, déclare avec enthousiasme le trio Carret, Champeley, Plant. 

Pour plus d'information sur Présente-moi c'est ici
Sur Facebook, c'est ici.
Photographie : Calvin Liu

lundi 6 mai 2019

Le pianiste Jean-Philippe ou l'art de la décontraction

Peu de musiciens aujourd'hui peuvent être considérés comme l'incarnation de la « vérité française » en musique. De ces rares élus, le pianiste Jean-Philippe Collard fait partie. Actuellement artiste en résidence à l'OSM, ses deux concerts à la Maison symphonique de Montréal la semaine dernière — l'un avec orchestre et l'autre en récital — figuraient, pour le premier, le Concerto pour piano en sol de Ravel et Oiseaux exotiques de Messiaen, et pour le second (auquel j'ai eu le privilège d'assister) des oeuvres de Fauré et de Chopin, deux effigies de la musique pour piano... et de la France, en ce que l'on sait que Chopin, qui naquit en Pologne, immigra à Paris peu après l'adolescence, où il mourut à l'âge de 39 ans.  

Jean-Philippe Collard est ce qu'on pourrait appeler un pourfendeur du pédantisme. Son jeu trahit une expressivité dont la sobriété est à mille lieux de ce à quoi les écoles de piano moderne nous ont habitué ces dernières décennies. Assis assez loin du piano, il touche l'instrument avec cette finesse qu'ont les personnes minces, lesquelles soucieuses de menus détails éprouvent plus profondément les chocs et les choses. Dans Fauré, il resplendit sans tapage, comme une eau qui ruisselle à l'aube. Doté d'un pianisme naturel, il adjoint à la respiration musicale un sens de la nuance qui est l'apanage des plus grands : Rubinstein, Lupu, Cherkassky, Anderszewski, pour ne nommer qu'eux. 

Aux premières mesures du Nocturne no 4 op 36 de Fauré (qui ouvrait le concert), on sentait que le pianiste, loin de toute consensualité, s'adresserait aux oreilles et aux coeurs les plus avertis. Bien qu'il  a fallu trois pièces pour entendre les premiers applaudissements, Collard n'était pas gêné par ces silences qui eurent été probablement intimidants pour un musicien moins assuré (ces trois pièces sont le Nocturne susmentionné, l'Impromptu no 2 en fa mineur op. 31 et le Nocturne no 6 op 63). Dans sa version pour piano seul, la Ballade op. 19 (d'une durée de 15 minutes) non seulement démontrait l'habileté de Collard à raconter une histoire, mais aussi donnait l'impression que des cordes en accompagnement remplissaient la pâte sonore. C'est dire combien tout était bien dosé, en équilibre.

Une carrière de plus de 50 ans, avec plus de 50 disques à son actif, témoigne du métier d'un musicien dont la présence sur scène a quelque chose d'inoubliable. Grand et filiforme, il se lève aux applaudissements, marche d'un pas libre sur la scène, salue la foule, lui sourit, toujours avec une main dans la poche de son veston boutonné. De le voir déambuler avec autant de finesse ajoutait à l'enchantement de la soirée. C'est qu'à ces enjambées s'ajoutait une grâce désinvolte, où la question de l'élégance, qualité du véritable dandy qu'il incarne, suggère une énigme dont la réponse ne se trouve peut-être pas dans la musique, mais dans la vie. 


(Le Nocturne no 1 de Fauré, interprété par J.-P. Collard)

Après l'entracte, les deux morceaux les plus virtuoses du concert, soit la Sonate no 2 en si bémol mineur op. 35 et la Ballade no 4 en fa mineur op. 52 de Chopin. La Ballade no 4 paraissait sous ses doigts comme un morceau plus facile qu'il ne l'est en réalité, alors qu'il en délivrait, sans aucun pathos, la légende et le foisonnement ancestral. Néanmoins, et j'avance ici subjectivement, c'est à la Sonate op. 35 que revient la palme du moment le plus éblouissant du concert. De cette oeuvre, Collard a su en tirer l'acier le plus pur, le coton le plus riche. Le deuxième mouvement Scherzo, avec sa partie médiane marquée più lento, me fit fondre. Puis, le célèbre troisième mouvement Marche funèbre aspirait l'auditeur en une extase lente et vigoureuse, sorte de poésie de l'éternel. Enfin, l'étrange et venteux dernier mouvement, dont Schumann écrivait qu'il « n'est pas de la musique », concluait un concert qui m'habite encore cinq jours après y avoir assisté. En rappel, le pianiste français interpréta la crépusculaire Mazurka en la mineur op. 17 no 4 de Chopin.

Jean-Philippe Collard à la Maison symphonique

1er mai 2019

Fauré (1845-1924)

Nocturne no 3 en mi bémol majeur op. 36
Impromptu no 2 en fa mineur op. 31
Nocturne no 6 en ré bémol majeur op. 63
Ballade op. 19 
Nocturne no 13 en si mineur

Chopin (1810-1849)

Sonate no 2 en si bémol mineur op. 35
Ballade no 4 en fa mineur op. 52

mardi 30 avril 2019

Kundera revisite a musique... et Kafka

Dans les années 1990, tout le monde ou presque lisait Kundera. Témoin de l'engouement des intellos en herbe pour l'écrivain tchèque, je décidais d'y plonger à mon tour. Curieux, j'avais demandé pour Noël les romans L'immortalité (abandon à la moitié du livre), L'identité (qui m'a laissé froid) et La vie est ailleurs (que je n'ai pas lu). Hélas, l'écrivain dont on me parlait si souvent n'arrivait pas à me toucher. Son écriture, si peu musicale à mon goût, me donnait l'impression qu'il écrivait davantage avec sa tête qu'avec son coeur. Quelques années plus tard, mes lectures de La valse aux adieux et de L'insoutenable légèreté de l'être me confirmaient qu'il est un habile écrivain (ce n'est pas nécessairement une qualité), l'écrivain tchèque me laissait sur mon appétit. Cela, j'en étais sûr, n'était pas nécessairement de sa faute.  

Un dimanche soir, en février dernier, je sortais de chez moi rempli du désir - un peu bizarre - d'acheter L'art du roman. Il faut savoir que quelques semaines auparavant, j'avais lu ce livre à la même bouquinerie, dans sa version grand format en plus. Ce soir-là je voulais me procurer un livre beau, neuf ou presque, dans son édition originale, pas trop gros pas trop petit, préférablement d'un auteur qui m'est familier. Pour assouvir mon désir de livrophage, mon esprit se tournait vers Kundera. Il faut savoir que je n'ai jamais oublié une citation magnifique, grappillée il y a une vingtaine d'années dans les pages dudit livre, alors que je travaillais à la mythique librairie Champigny de la rue Saint-Denis, librairie qui fut rachetée par Renaud-Bray en 1999. La citation, du poète tchèque Vladimir Holan : « De l'esquisse à l'oeuvre, le chemin se fait à genoux. » Bravant le froid jusqu'au Plateau Mont-Royal (25 minutes de marche), j'apercevais le livre susmentionné. Tout juste à côté se trouvaient Les testaments trahis (en poche) du même auteur. Je les achète tous les deux. 

Replonger dans Kundera l'essayiste me fit réaliser ce qui me manquait à ma première incursion dans ses romans, il y a vingt ans, c'était l'humilité. Pour l'heure, laissez-moi partager ce paragraphe, tirée des Testaments trahis. 

J'ai été élevé comme athée et je m'y suis plu jusqu'au jour où, dans les années les plus noires du communisme, j'ai vu des chrétiens brimés. Du coup, l'athéisme provocateur et enjoué de ma première jeunesse s'est envolé telle une niaiserie juvénile. Je comprenais mes amis croyants et, emporté par la solidarité et l'émotion, je les accompagnais parfois à la messe. Ce faisant, je n'arrivais pas à la conviction qu'un Dieu existe en tant qu'être qui dirige nos destinées. En tout état de cause, que pouvais-je en savoir? Et eux, que pouvaient-ils en savoir? Étaient-ils sûrs d'être sûrs? J'étais assis dans une église avec l'étrange et heureuse sensation que ma non-croyance et leur croyance étaient curieusement proches. 

(page 20 de mon édition de poche)

Au coeur du livre, des personnages qui reviennent, notamment Stravinski et Kafka. En art, qui pense à la notion de trahison testamentaire pense immédiatement à Kafka, lui qui avait demandé à son ami et exécuteur testamentaire, l'écrivain Max Brod, de brûler tout ce qui n'avait pas été publié de son vivant. On sait que Brod a fait exactement le contraire. Au reste, les Testaments trahis traitent davantage de musique (notamment Janacek), avec, pour miroir inépuisable, une réflexion sur l'esthétique du roman. 


Les testaments trahis
Milan Kundera
Folio (Gallimard)
330 pages
1993

lundi 29 avril 2019

Siri Hustvedt, Milan Kundera ou le printemps en éveil

Ces dernières semaines, mon besoin de lire surplombe — peut-être plus que jamais — mes ambitions professionnelles et créatrices, ensemble et séparément. Depuis quelques jours, Siri Hustvedt est ma meilleure amie. Sa manière de dire est loin de tout tapage et de toute provocation, ce qui constitue un tour de force en ces temps où nombreux sont ceux qui croient qu'ils seront mieux entendus s'ils font plus de bruit. Plus proche de la Terre, de notre quotidien et de nos projets, la pensée de l'auteure  devient naturellement accessible. Sa réflexion, plus diurne que nocturne, exhorte l'action plus que la contemplation (et c'est loin d'être un reproche). Comme Chopin, Mozart et peut-être aussi Virginia Woolf, Hustvedt ne saurait — même en s'y appliquant — faire dans la vulgarité. 



Kundera fait également partie de mes lectures récentes (L'art du roman, Les testaments trahis). Bien que souvent brillant, il me fatigue par un certain narcissisme paré à une idéologie politique à la sauce révolutionnaire. Ce n’est pas un mauvais bougre, mais il fait partie de ces hommes dont le caractère et l'humour travaillent au détriment parfois de la littérature... et de la Femme. Sa pensée, elle aussi, s'apparente plus au jour qu'à la nuit.



Plaidoyer pour Eros (Babel, Actes Sud) 

Siri Hustvedt 

Les testaments trahis, L'art du roman (Folio, Gallimard) 

Milan Kundera

samedi 9 mars 2019

Mort du musicien Mario Chénart

Le 16 février dernier, est mort le guitariste, pédagogue et auteur-compositeur-interprète québécois Mario Chénart. 

En 1997, avec son album Boucler le siècleil remportait le Félix de l'auteur-compositeur-interprète de l'année. C'est une bien grande perte pour l'industrie de la musique au Québec.

Retour en arrière. Les années 2000 et 2001 correspondent à une période de crises identitaire et personnelle importantes pour moi. Fin vingtaine, je ne savais pas qui j'étais, encore moins ce pour quoi j'étais fait. La quête du vrai m'épuisait, le pur m'effrayait. Dans l'espoir de devenir un meilleur musicien, mais surtout de m'extraire d'un profond sentiment de désespoir, je buvais chaque jour des milliers de notes de musique via mon casque d'écoute. Un soir de l'été 2000, au Cabaret du Musée Juste pour rire, les auteurs-compositeurs-interprètes Mario Chénart et Nelson Minville se produisaient sur scène en formule acoustique. Si le second charmait le public par ses chansons finement construites, le premier éblouissait par son talent de guitariste virtuose et sa voix de baryton. À un moment, seul avec sa six cordes acoustique, Chénart entonnait une pièce des plus personnelles. L'évocation doucereuse d'une enfance éblouie par la neige et les soirs d'hiver : Pour que la nuit soit blanche est le titre de cette chanson à la structure ABA, dotée d'un prérefrain absolument extraordinaire et d'un refrain presque trop beau pour être vrai. Pendant que je l'écoutais, c'est comme si je découvrais de nouveaux pans de l'art musical. Des progressions d'accord inattendues me saisissaient de l'intérieur, en contrepoint aux mélodies si parfaites et si belles, presque novatrices à mes oreilles, qu'il me fallait me rendre à l'évidence que j'avais devant moi un compositeur et un musicien de très grand talent. Ma première audition de la chanson me marquait si fort qu'au retour à la maison, je m'informais des dates des prochains concerts du duo. C'est que Pour que la nuit soit blanche ne figurait sur aucun album, par conséquent le seul moyen de l'entendre était d'assister au spectacle de l'artiste. Deux semaines plus tard, dans un petit amphithéâtre du Vieux-Terrebonne, j’attendais patiemment que Chénart entonne les premiers accords de la chanson espérée. Anxieux, je craignais à un moment que, pour une raison ou une autre, il ait choisi de la retirer de son programme. Heureusement, au beau milieu du concert, Pour que la nuit soit blanche se déroulait devant moi pour mon plus grand bonheur. Après la prestation, je m'entretenais avec Mario Chénart lui-même, lui intimais combien sa pièce me « dérangeait profondément » (dans le meilleur sens du terme, bien sûr), qu'elle était la première responsable de ma deuxième présence à ses concerts en autant de semaines. Son visage trahissait une gratitude sincère comme celle d'un enfant. En revenant à la maison, j'avais en tête les mélodies, les progressions d’accord et le somptueux prérefrain fraîchement entendu. 

La chanson de Chénart m'habitait si fort que quelques semaines plus tard, assis au piano, j'accouchais d'une pièce à l'architecture et à l'atmosphère fort similaires. Complétée en deux jours, La Neige est frivole devenait mon complément chansonnier à l'inspiration fournie par Chénart. Aux premiers mois de l'année 2001, j'avais composé pas moins d'une dizaine de chansons, lesquelles confirmaient mon besoin de monter sur scène le plus rapidement possible; il y avait trop longtemps que je faisais silence. De ces pièces, La neige est frivole est probablement celle qui m'insufflait le plus ardemment le courage de vaincre la crise identitaire, de ne pas avoir peur de l'adversité. Pour être honnête, je n'en étais pas peu fier, et chaque fois que je la chantais, un étrange sentiment de libération, d'envoûtement, voire une souffrance lumineuse me traversaient. À ma grande surprise, la réception des gens était excellente. Or, personne ne savait que c'est à Mario Chénart que j'étais redevable de l'inspiration pour sa création. 

Au delà de sa musique, Mario Chénart laisse une marque indéfectible pour son implication soutenue à la vitalité de la chanson québécoise et aux droits de ses créateurs, ayant notamment été président de la SPACQ de 2007 à 2012. 

Merci M. Chénart de m'avoir convaincu d'écrire des chansons et, surtout, de m'avoir indirectement montré comment le faire. 


Ci-contre, la vidéo d'un concert de Mario Chénart (1999) incluant Pour que la nuit soit blanche. 

mardi 5 mars 2019

Blechacz et Nagano ou la coloration par le tempo


Manuscrit autographe des premières mesures du Concerto pour piano K488
Jeudi 28 février dernier, à la Maison Symphonique, le pianiste polonais Rafal Blechacz  interprétait le Concerto pour piano no 23 en la majeur K448 de Mozart, avec l'Orchestre symphonique de Montréal sous la direction de Kent Nagano. 

On dit du K488 qu’il est le plus beau et le plus parfait de tous les concertos pour pianos de Mozart. J’ajouterai également qu’il est le plus mélancolique. Mozart, lorsqu’il emploie la tonalité de la majeur, retourne à une tendresse ancestrale qui, par la joie et la fragilité prégnantes qu’elle évoque, fait pleurer : particularité rarissime dans le répertoire de musique classique, chaque mouvement du K488 émeut jusqu'aux larmes. Du reste, on pourra difficilement considérer gaie et ensoleillée une œuvre dont le mouvement central – un adagio dans sa relative mineur de fa dièse mineur, tonalité inhabituelle que le Grand Maître n’a attribuée que deux fois dans toute sa production – recèle toute l’ampleur du chagrin qui l’habite à cette période de sa vie, soit en 1786.  

Je découvris le K488 il y a de nombreuses années, dans la version Brendel/Marriner (Philips). Chaque fois que j'y plongeais, celui-ci m’attristait terriblement, si bien que je dus l'éviter pendant plusieurs années, avant d'y revenir très doucement et avec parcimonie. Plus tard, je découvris les versions de Barenboim avec l'English Chamber Orchestra (EMI), Ashkenazy et la Philharmonia Orchestra (Decca), Geza Anda et la Camerata Academica du Mozartium de Salzbourg (DG), ainsi que le remarquable enregistrement de Pollini avec Karl Böhm dirigeant la Philharmonique de Vienne (DG). Non seulement le Concerto en la majeur est d’une «  perfection absolue », pour reprendre les mots du musicologue Alfred Einstein, mais il figure aussi les prémisses d’une phase spirituelle d'une gravité sans précédent, où le détachement du compositeur vis-à-vis les choses matérielles et la vie terrestre s’approfondit. J’oserai dire ceci que sa série des grands concertos (au nombre de 27) aurait pu se terminer avec celui-ci — la postérité reconnaissant la contribution immense du Maître de Salzbourg dans ce genre. Heureusement pour nous, il en composa quatre autres avant de trépasser, le 5 décembre 1791.

Grand gagnant du Concours International Chopin en 2005, Rafal Blechacz n’est pas mon type de pianiste. Il ne porte apparemment pas les blessures particulières de l’interprète malade, furieux, hypersensible ou excessif, lequel sied bien le caractère des compositeurs que j'aime. Il n'y a chez lui aucune idiosyncrasie (on ne s'en plaindra pas), mais plutôt des doigts précis, un toucher agréable, lesquels donnent un jeu droit et relativement régulier. D’autres pianistes incarnent mieux la musique qu'il ne le fait, cependant la clarté de son jeu est appréciée. Dans une Maison symphonique bien remplie, le pianiste a livré une interprétation fort honnête du Concerto. Kent Nagano, lui, défendait des tempi qui confirment sa juvénilité indéniable et sa déférence absolue pour l’œuvre et le compositeur. Malgré un jeu poli, sans expressivité particulière, Blechacz, qui parfois cherchait à accélérer dans tel ou tel passage, tempéré avec justesse par Nagano, tirait du Steinway des sonorités dont le volume et la texture se mariaient parfaitement à l’orchestre, la virtuosité du dialogue tutti-soli tirant profit de l’alésage des sons. Le tout achevait l'éclosion du rayonnement et de la couleur — plutôt printanières sous leur doigt/baguette — de l'interprétation, et l'on avait l’impression d'entendre un seul gros mouvement de musique plutôt que trois. Ce furent trente minutes de musique qui ont passé beaucoup trop vite.

*  

Les trois mouvements font pleurer, disais-je, et s’il est un compositeur qui sache si bien honorer les larmes, c’est Mozart. Triste, Mozart?, me demande parfois un ami ou une connaissance. Oui, triste, probablement le plus triste et le plus désespéré des compositeurs. Mais cela n'est pas apparent  quand on écoute sa musique (à l’exception du Requiem), soupirent ceux qui n'ont pas encore ouvert la porte de sa grotte secrète. C'est que Mozart est le plus incompris des grands maîtres musiciens. Incompris en ce que sa musique, si pure, à la fois extraordinairement profane et sacrée, parle si directement au cœur qu’elle effraie. Elle effraie comme la vérité.

mardi 22 janvier 2019

Chopin pour commencer l'année

Couverture (première édition) de mon Aspects de Chopin, publié
en 1949 pour le centenaire de la mort du compositeur.
À Chloé Laure, qui est à Paris, et dont c'est l'anniversaire aujourd'hui :)

Dans le grand froid qui couvre actuellement la province, un rêve musicien (rêve féérique) me traverse. Écouter ma mère se raconter au téléphone, lui poser des questions sur son enfance, sur sa façon de voir la vie, lui parler de musique, reconnaître qu'elle ne l'a jamais écoutée pour meubler le silence, mais pour réellement l'écouter. Qu'on se le tienne pour dit, les mots de ma mère rassurent comme un bon vieux désir de vivre. 


Ces jours-ci, la nécessité de jouer du piano supplante celle de l’écriture et cela est très bien. Entre le jour qui commande le développement des choses et la nuit qui console des chagrins du passé et de l’avenir, la musique continue de féconder en moi son idéal souverain. Une lecture magnifique m'accompagne depuis le commencement de la présente année : Aspects de Chopin d’Alfred Cortot, le plus grand livre que j’aie lu sur le génie polonais – et Dieu sait qu'ils ont de tous temps occupé une place privilégiée dans ma bibliothèque. Je m'emporte peut-être... je ne me suis jamais senti aussi proche de mon Chopin. 


Hier soir audition sur YouTube du Quatuor en mi bémol opus 127 de Beethoven, par le Quartetto Italiano, dont la joie pure m’a fait beaucoup de bien (observez les danses espiègles au deuxième mouvement). Ensuite j'ai déposé l’aiguille de mon tourne-disque sur des arias de Mozart par Kiri Te Kanawa, puis sur un album des Impromptus et Ballades de Chopin par Tamás Vásáry, chez Deutsche Gramophon. Un très beau disque, dont les Impromptus et les Première et Quatrième Ballades m'ont laissé grande impression (rubato magnifique dans la Première, narrativité exquise dans la Quatrième). Je puis dire maintenant que je comprends un peu mieux la Quatrième, dont je n’avais jusqu’ici réussi à ouvrir la porte secrète, peut-être parce que je l’ai souvent considéré moins « nécessaire » que les trois autres. Sous les doigts du pianiste hongrois, les Impromptus atteignent un équilibre parfait entre délicatesse et fébrilité, une fébrilité toute française, voire parisienne, contrecarrée par les parties médianes où les accents de zal polonais surgissent comme une armée d’amour. 


Que l'année qui commence vous injecte sa dose de désinvolture et d'amours bienveillantes. 


Une édition plus récente, toujours chez Albin Michel

P.-S. Je ne crois pas aux coïncidences. Au café où j'écris ce billet, on entend la Berceuse de Chopin (premier morceau de Chopin entendu ici depuis des années).