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lundi 6 mai 2019

Le pianiste Jean-Philippe ou l'art de la décontraction

Peu de musiciens aujourd'hui peuvent être considérés comme l'incarnation d'une sorte « vérité française » musicale. De ces rares élus, le pianiste Jean-Philippe Collard fait partie. Actuellement artiste en résidence à l'OSM, le pianiste donnait ses deux concerts à la Maison symphonique de Montréal la semaine dernière — l'un avec orchestre, l'autre en récital. Le premier figurait Concerto pour piano en sol de Ravel et Oiseaux exotiques de Messiaen, le second (auquel j'ai eu le privilège d'assister) des oeuvres de Fauré et de Chopin, deux effigies de la musique pour piano... et de la France; on sait que Chopin, qui naquit en Pologne, immigra à Paris à l'âge de 20 ans, où il mourut en 1849.  

Le jeu de Jean-Philippe Collard trahit une expressivité d'une sobriété de gentleman. Assis loin du piano, il touche l'instrument avec cette finesse qu'ont les hommes minces, lesquels soucieux de menus détails éprouvent plus profondément les choses. Dans Fauré, il resplendit une amplitude sonore sans tapage, à la façon des premières eaux ruisselantes à l'aube. Doté d'un pianisme naturel rare, il adjoint à la respiration musicale un sens de la nuance qui est l'apanage de quelques grands maîtres : Artur Rubinstein, Radu Lupu, Shura Cherkassky. 

Aux premières mesures du Nocturne no 4 op 36 de Fauré (qui ouvrait le concert), on sent que le pianiste, loin de toute consensualité, s'adresse aux oreilles et aux coeurs les plus avertis. Dans sa version pour piano seul, la Ballade op. 19, pièce d'une quinzaine de minutes à l'étoffe d'un immense nocturne, non seulement démontrait l'habileté de Collard à raconter une histoire, mais aussi donnait l'impression que des cordes, parfois frottées, parfois pincées, emplissaient la pâte sonore.

Une carrière de plus de 50 ans, avec plus de 50 disques à son actif, témoigne du métier d'un musicien dont la présence sur scène a quelque chose d'inoubliable. Grand de taille et filiforme, il se lève aux applaudissements, marche sur la scène d'un pas délicieusement farouche scène, salue la foule, lui sourit, avec une main dans la poche de son veston boutonné. De le voir déambuler avec autant de finesse ajoute à l'enchantement. De ces gestes se dégage une désinvolture poétique, où la question de l'élégance suggère une énigme dont la réponse ne se trouvera pas dans la musique, mais dans la vie. 


Le Nocturne no 1 de Fauré, interprété par J.-P. Collard

Après l'entracte, les deux morceaux les plus virtuoses du concert, soit la Sonate no 2 en si bémol mineur op. 35 et la Ballade no 4 en fa mineur op. 52 de Chopin. La Ballade no 4 paraissait sous ses doigts comme un morceau plus facile qu'il ne l'est en réalité, alors que le pianiste en délivrait la légende et le foisonnement ancestral. Néanmoins, et j'avance ici subjectivement, c'est à la Sonate op. 35 que revient la palme du moment le plus éblouissant du concert. De cette oeuvre, Collard a su tirer l'acier le plus pur et le coton le plus riche. Le deuxième mouvement marqué Scherzo, avec sa partie médiane marquée più lento, restera pour moi inoubliable. Et le célèbre troisième mouvement Marche funèbre nous aspirait en une extase lente et vigoureuse. Enfin, l'étrange et venteux dernier mouvement, dont Schumann écrivait qu'il « n'est pas de la musique », concluait un concert qui m'habite encore cinq jours après y avoir assisté. En rappel, le pianiste français interprétait la crépusculaire Mazurka en la mineur op. 17 no 4 de Chopin.

Jean-Philippe Collard à la Maison symphonique

1er mai 2019

Fauré (1845-1924)

Nocturne no 3 en mi bémol majeur op. 36
Impromptu no 2 en fa mineur op. 31
Nocturne no 6 en ré bémol majeur op. 63
Ballade op. 19 
Nocturne no 13 en si mineur

Chopin (1810-1849)

Sonate no 2 en si bémol mineur op. 35
Ballade no 4 en fa mineur op. 52

mardi 5 mars 2019

Blechacz et Nagano ou la couleur par le tempo


Manuscrit autographe des premières mesures du Concerto pour piano K488
Jeudi 28 février dernier, à la Maison 





Symphonique, le pianiste polonais Rafal Blechacz  interprétait le Concerto pour piano no 23 en la majeur K448 de Mozart, avec l'Orchestre symphonique de Montréal sous la direction de Kent Nagano. 

On dit du K488 qu’il est le plus beau et le plus parfait de tous les concertos pour pianos de Mozart. J’ajouterai également qu’il est le plus mélancolique. Mozart, lorsqu’il emploie la tonalité de la majeur, retourne à une tendresse ancestrale qui, par la joie et la fragilité prégnantes qu’elle évoque, fait pleurer : particularité rarissime dans le répertoire de musique classique, chaque mouvement du K488 émeut jusqu'aux larmes. Du reste, on pourra difficilement considérer gaie et ensoleillée une œuvre dont le mouvement central – un adagio dans sa relative mineur de fa dièse mineur, tonalité inhabituelle que le Grand Maître n’a attribuée que deux fois dans toute sa production – recèle toute l’ampleur du chagrin qui l’habite à cette période de sa vie, soit en 1786.  

Je découvris le K488 il y a de nombreuses années, dans la version Brendel/Marriner (Philips). Chaque fois que j'y plongeais, celui-ci m’attristait terriblement, si bien que je dus l'éviter pendant plusieurs années, avant d'y revenir très doucement et avec parcimonie. Plus tard, je découvris les versions de Barenboim avec l'English Chamber Orchestra (EMI), Ashkenazy et la Philharmonia Orchestra (Decca), Geza Anda et la Camerata Academica du Mozartium de Salzbourg (DG), ainsi que le remarquable enregistrement de Pollini avec Karl Böhm dirigeant la Philharmonique de Vienne (DG). Non seulement le Concerto en la majeur est d’une «  perfection absolue », pour reprendre les mots du musicologue Alfred Einstein, mais il figure aussi les prémisses d’une phase spirituelle d'une gravité sans précédent, où le détachement du compositeur vis-à-vis les choses matérielles et la vie terrestre s’approfondit. J’oserai dire ceci que sa série des grands concertos (au nombre de 27) aurait pu se terminer avec celui-ci — la postérité reconnaissant la contribution immense du Maître de Salzbourg dans ce genre. Heureusement pour nous, il en composa quatre autres avant de trépasser, le 5 décembre 1791.

Grand gagnant du Concours International Chopin en 2005, Rafal Blechacz n’est pas mon type de pianiste. Il ne porte apparemment pas les blessures particulières de l’interprète malade, furieux, hypersensible ou excessif, lequel sied bien le caractère des compositeurs que j'aime. Il n'y a chez lui aucune idiosyncrasie (on ne s'en plaindra pas), mais plutôt des doigts précis, un toucher agréable, lesquels donnent un jeu droit et relativement régulier. D’autres pianistes incarnent mieux la musique qu'il ne le fait, cependant la clarté de son jeu est appréciée. Dans une Maison symphonique bien remplie, le pianiste a livré une interprétation fort honnête du Concerto. Kent Nagano, lui, défendait des tempi qui confirment sa juvénilité indéniable et sa déférence absolue pour l’œuvre et le compositeur. Malgré un jeu poli, sans expressivité particulière, Blechacz, qui parfois cherchait à accélérer dans tel ou tel passage, tempéré avec justesse par Nagano, tirait du Steinway des sonorités dont le volume et la texture se mariaient parfaitement à l’orchestre, la virtuosité du dialogue tutti-soli tirant profit de l’alésage des sons. Le tout achevait l'éclosion du rayonnement et de la couleur — plutôt printanières sous leur doigt/baguette — de l'interprétation, et l'on avait l’impression d'entendre un seul gros mouvement de musique plutôt que trois. Ce furent trente minutes de musique qui ont passé beaucoup trop vite.

*  

Les trois mouvements font pleurer, disais-je, et s’il est un compositeur qui sache si bien honorer les larmes, c’est Mozart. Triste, Mozart?, me demande parfois un ami ou une connaissance. Oui, triste, probablement le plus triste et le plus désespéré des compositeurs. Mais cela n'est pas apparent  quand on écoute sa musique (à l’exception du Requiem), soupirent ceux qui n'ont pas encore ouvert la porte de sa grotte secrète. C'est que Mozart est le plus incompris des grands maîtres musiciens. Incompris en ce que sa musique, si pure, à la fois extraordinairement profane et sacrée, parle si directement au cœur qu’elle effraie. Elle effraie comme la vérité.