mercredi 19 septembre 2018

Dictionnaire égoïste de la littérature, de Charles Dantzig


Un livre magnifique m'accompagne depuis plusieurs années. Ce livre, que je n'arrive pas à ranger dans ma bibliothèque, parce qu'il est malgré moi constamment déposé non loin ou sur ma table de chevet, est le Dictionnaire égoïste de la littérature de Charles Dantzig, un massif livresque et encyclopédique publié en 2005 chez Grasset,  lauréat du Prix Décembre, et  offert ces dernières années chez le Livre de Poche. Véritable manne pour l'amoureux de littérature ou le livrophage, ce dictionnaire regorge d'extraits savoureux, j'en partage deux de suite. 

Nous ferions bien d'avoir un peu moins d'idées, et un peu plus de pensée. (in Idées)

La fiction a l'avantage de pouvoir nous faire rencontrer et observer des gens sans que nous ayons à les fréquenter. [...] La fiction, c'est de la confiance. Du lecteur envers l'auteur. Il admet le principe de départ que c'est inventé et ne demande qu'une chose : que, à l'intérieur de cette convention, l'auteur ne le trompe pas. (in Fiction)
    
N'est-ce pas beau. Et si juste. Ce ne sont que deux perles parmi des milliers. Ça doit bien faire une vingtaine d'années — depuis les Pensées de Pascal, lues par intermittence —  que je n'étais tombé sur un livre dont la grandeur et la lumière justifiaient une cadence régulière de lecture nocturne. Moi, allongé à l'horizontal, sans femme, sans vino (je ne bois pas d'alcool) et sans musique (la musique des phrases suffit), un livre à la main, stupéfié par ces pages tournées très lentement. Avec le Dictionnaire égoïste, je découvre un livre total, à la fois livre de poèmes, dictionnaire livresque, roman d'aventure, récit d'autofiction, ouvrage philosophique, sociologique, essai littéraire et plus. Avec ses 1150 pages, le Dictionnaire égoïste de la littérature englobe la chronique de tous les contes, de toutes les philosophies. Un livre si beau et si généreux qu'il vous arme de courage pour l'avenir. Grâce à lui, chaque soir ou presque, depuis cinq ans environ, je découvre de nouvelles vérités intérieures sur ma vocation de lecteur et d'écrivain. Ah! cher monsieur Dantzig, si vous saviez la joie que me procurent vos secrets et votre érudition partagés. 

S'il est une chose qui soit sûre, c'est que le Dictionnaire égoïste est un livre d'amour. Et si je n'ose pas lui coller l'attribut de bible, c'est qu'il n'a pas la prétention d'avoir une fonction définitive. En fait, le volume revendique une irrévérence gracieuse — toujours gracieuse l'irrévérence lorsqu'exprimée par le biais du génie. Plus encore, il s'y dégage, lentement, une tendresse, de même que des éléments de géométrie, de théâtre, de zoologie et de musique. Dantzig est épicurien érudit, sensible du détail, collectionneur d'anecdotes, scripteur d'impudeurs célestes de la littérature. De cette oeuvre magistrale, on en sort plein d'une solitude lumineuse, mais surtout rassuré de ce que les Lettres sont une chose créée et faite par l'homme, des gens comme vous et moi. 

Tremper son esprit dans les mots, les phrases, les chapitres des écrivains, c'est faire un pas de plus vers les instances d'épiphanie. Au fait, Dantzig est aussi poète. 

Je termine en partageant ces extraits: 

Une suite n'est pas nécessairement moins bonne qu'un original, mais il y a de fortes chances que ce soit le cas, car elle est moins fraîche pour l'auteur. (in Maistre, Xavier  
Quand on ne trouve pas de bonne formulation, c'est généralement que la chose n'est pas bonne à dire. (in Creative Writing)   
Si vous parlez d'une baleine, inutile de préciser qu'elle est grosse. C'est ce genre d'exagération qui rend Moby Dick si souvent grotesque. (idem) 
 Je n'aime pas plus les bibliothèques publiques que je n'aime qu'on me prête des livres. Un livre, c'est à soi, non par instinct de possession, mais parce que nous y découvrons un morceau de nous-mêmes. (in Bibliothèques)  
Un écrivain n'aime pas plus les mots qu'un menuisier les clous. Un mot est un objet dont il se sert pour créer un autre objet nommé phrase, laquelle donnera son utilité, au mot; un mot inusité n'a pas d'utilité. [...] Les mots sont faits pour cacher la pensée. (in Mots)

Dictionnaire égoïste de la littérature
Charles Dantzig
1147 pages
Ed. Le Livre de Poche


   




 


 





mardi 28 août 2018

Quiz Auto — La balle est lancée

Mathias et Houda ont cordialement accepté de poser pour les besoins du lancement




















Journée magnifique au lancement de Quiz Auto. Ça 
se passait chez moi, samedi le 25 août, entouré d’amis et de membres de ma famille. Autour de conversations, nous étions accompagnés de nourriture, d'un peu d'alcool et de beaucoup de musique. 

Au total, une quarantaine de personnes étaient présentes, l'affluence atteignant son apex vers 19 h. Le premier arrivé était mon ami Denis, ancien colocataire de l’époque Sainte-Thérèse, suivi d'une déferlante d'amis anciens et nouveaux.

Pour un lancement de livre réussi sur toute la ligne, il faut que le lieu (lire : l'auteur) soit inondé d'amour. D'ailleurs, je me demande si les vétérans auteurs éprouvent encore, au lancement de leur vingtième ou trentième publication, le même trac, la même fièvre qu'à leurs débuts. 

« S'il y a une chose qui élève l'âme, c'est bien
d'avoir un ami. » (Richard Wagner)
Tandis que la météo faisait la belle, je remarquais ici et là quelques personnes qui avaient les yeux rivés dans mon livre, tournant soigneusement les pages, le nez dedans, une, parfois deux minutes. Chaque fois, je m'abstenais de fixer mon regard sur eux. Conscient de ma conduite impudente — il ne faut jamais perturber l'intimité du lecteur —, je comprenais alors que mon livre ne m'appartenait plus. 

Entre les branches, mon amie Sandra, son copain et leurs quatre garçons étaient de la partie. Cela me remplissait de bonheur de les voir, parce qu’une fête sans enfants finit toujours par être quelque chose de barbare. Pour eux, au piano je piochais ma joie de feu; la joie de retrouvailles insoupçonnées avec la volonté d'être plus honnête en ce monde, ou la réconciliation avec un nouveau vouloir, celui-là plus souverain, plus courageux que les précédents. 


Les survivants de la soirée

En fin de soirée, une amie m'a pris en photo alors que je dédicaçais un exemplaire de mon livre. Cette photo, en l'apercevant, m'a fait réfléchir en ce que nous sommes tous, à un moment de notre vie, une sorte de personnage menant une vie parallèle, inédite, plus sacrée, plus indolente peut-être que toutes les autres. Cela, on le saura plus nettement au dernier tour de piste (ou pas).   


Une joie à souligner, l'arrivée de ma grande soeur Sally, elle qui est toujours prête à s'arroger le droit de tisser les liens qu'il faut, parce que son intelligence sociale et son amabilité l'y poussent naturellement. 


En dernier lieu, mon neveu Ricardo et sa future épouse Sly (ils seront mariés dans quelques semaines) m'ont aidé à démarrer le projet de lancement-bénéfice. Pour cela, je leur suis très reconnaissant. 

vendredi 10 août 2018

Quiz Auto est en librairie!


Depuis mercredi le 8 août, mon premier livre, Quiz Auto, est en librairie. Pour être totalement honnête, je capote, et c'est très bien comme ça! Mercredi soir, des amis sont venus chez moi, à l'impromptu ou presque, histoire de célébrer ce jour fatidique. En leur compagnie, je n'ai eu d'autre choix que de m'assoir au piano et de chanter! 



Plusieurs connaissances et amis m'ont fait signe sur Facebook. Ils ont remarqué Quiz Auto bien en vue sur les présentoirs, notamment à la Maison de la Presse de l'aéroport. En outre, on m'a informé que Quiz Auto est également en vente dans les pharmacies Jean Coutu! On trouve de tout... 



Toujours hier, ma grande soeur, Jeannette de son prénom, littéralement ma deuxième mère, m'annonce au téléphone qu'elle a acheté mon livre à la librairie Carcajou (qui, paraît-il, en a commandé 25 exemplaires). C'est un beau chiffre, 25. Fébrile, elle m'intime : « Claudio, en sortant de la librairie, j'étais très émue. » Ce n'est qu'à ce moment que j'ai réalisé que la publication d'un livre n'est pas un mince accomplissement. C'est que l'auteur, lui, n'a pas le don d'ubiquité, c'est-à-dire qu'il ne peut être à la fois artisan et spectateur de son projet. Au téléphone, ma soeur, en témoin doucereux, m'amenait à reconnaitre l'apogée fragile et merveilleuse que représente la publication d'un livre. Toute naissance est une célébration, tout amour partagé une messe en puissance.



Enfin, je suis très reconnaissant de travailler avec un éditeur dont le professionnalisme et la bienveillance dépassent largement mes attentes. Par son soutien et sa réactivité, le Groupe Modus me confirme ni plus ni moins qu'un éditeur compétent est à son auteur ce qu'un parent excellent est à son enfant : essentiel à son développement. 



Merci de tout coeur.



lundi 30 juillet 2018

Canicule corruptrice

Il me semble devoir réapprendre à lire. Parfois il me faut déchiffrer deux ou trois fois le même passage pour le comprendre. Depuis quelques semaines, mon abandon au texte est plus prudent, comme s'il représentait une menace à une certaine apathie. Si je ne m'inquiétais pas un tant soit peu, ce serait pire. 

En parallèle, je peine à terminer un livre. Je n'avais jamais connu cela auparavant, pas aussi fort en tous cas. C'est pénible, et pourtant la solution est simple : il suffit de lire le livre jusqu'au bout et voilà. Cependant, d'autres livres me toisent, exaltés, me suppliant de leur donner de mon silence. Je n'ai pas honte de ma faiblesse. 

La semaine de canicule qui a traversé la province au début juillet était l'une des pires choses que j'aie vécues depuis longtemps. Si bien que mes gestes et ma pensée tardent à reprendre leur cours normal. Depuis, les impondérables du quotidien me font violence plus que jamais, la compagnie de certains êtres aussi. L'instabilité est à la hausse, comme une inflation d'impatiences. 


Je crois que l’été ne me fait pas toujours du bien, il y a trop de chaleur, toute cette insistance ébranle le fond de la grotte séculaire où j'espérais trouver le silence et la paix. 

Demain est un autre jour, disait Scarlett. 

samedi 21 juillet 2018

Aimer qu'une seule personne

Si tu veux aimer toi en premier, tu préféreras probablement aimer une seule personne plutôt qu'aimer les autres dans la pleine abondance. Si l'humain que tu es peut s'accomplir en renonçant à être trop humain, alors tu pourras toute ta vie n’aimer qu’une seule personne. Car cette personne répondra à ton besoin d’amour, à ton besoin d’attention, à ton besoin de sécurité. Mais si tu aimes autrui dans la démesure de l'urgence, si tu l'espères comme la folie dans la création pure, si ton coeur est un volcan qui galvanise la montagne, alors il te sera impossible de n’aimer qu’une seule personne. Non pas qu'elle ne puisse répondre à ta soif immense, mais plutôt que tu seras malheureux si elle y répondait. Parce que tu sais depuis trop longtemps que l'amour est protéiforme, que l'amour sans liberté n'est rien. Et il se peut qu'avec le temps, tu réalises que la liberté coûte plus cher que l'amour. 

C'est après le spectacle que tout commence

21 juillet 2018 

On le sait, le bruit, les réseaux sociaux, les textos en marchant et les conversations sur la pluie sont l’ennemi de l'art et de la beauté. Chaque fois en sortant du théâtre ou de la salle de concert, ma plus grande appréhension est de croiser une connaissance qui me demandera : « Et puis, as-tu aimé ? » Très souvent, cette appréhension m’empêche de profiter de notre abondance culturelle à Montréal, préférant lire une pièce ou écouter de la musique dans ma chambre plutôt que d'aller en salle.   

Il y a quelques années, j’assistais, en compagnie de ma meilleure amie, à une représentation de la pièce Winterreise, inspirée du célèbre cycle de lieder de Schubert. Nous sortions de la salle, lorsque, au moment de récupérer nos manteaux, je l'entendais lancer un commentaire sur la disposition des vestiaires. Parce que la pièce m’avait bouleversé,  entendre ses mots me faisait violence. J'avais eu envie de lui dire : « J’ai besoin d’être seul, je vais aller écrire », mais craignant de la blesser, je me suis tu. Or, je n'aurais pas dû, parce que si on n’est pas un tant soit peu égoïste, alors on n’est personne. Alors que nous longions la rue Sainte-Catherine, je débitais, dans un désordre d'émotions et d'impressions diverses, tout ce que j'avais éprouvé durant la pièce. Comme toujours, mon amie m’écoutait très attentivement. Elle ignorait que mes phrases, semblables à une séance d’écriture automatique, figuraient le prolongement de l’expérience théâtrale, gardant toute conversation banale (sur les vestiaires, par exemple) d'endommager notre imprégnation métaphysique de la pièce. Ce soir-là, comme tant d’autres soirs, j'avais songé à ce qu’il serait préférable d’aller seul au théâtre, au concert ou au cinéma. En même temps, je reconnaissais la douceur de moments partagés avec une personne que l'on aime. Le mieux – pour moi, et peut-être pour vous – sera de préparer mon accompagnateur(trice) à l’éventualité d’une dérobation urgente post-spectacle.


Ce soir, avec une autre amie, j’ai écouté la chanson L’assassin assassiné de Julien Clerc. J'avais oublié combien cette chanson m'avait inspiré autrefois pour la composition de chansons voix et piano. Après l’audition (j’allais écrire « la prestation »), nous étions incapables de dire un mot. J’ai empoigné mon moleskine et écrit une phrase, que je lui ai montrée (sans pertinence pour le contenu de ce billet). Ce silence était une façon de remercier la musique de nous avoir pris momentanément sous son aile. Cela m’a fait penser à Marilyn Monroe, qui avait déclaré un jour qu’après l’amour le premier qui parle dit une bêtise. Après un long moment de silence, mon amie a soufflé un merci à peine audible, puis elle est partie. Je n’aurais pu espérer plus grande bénédiction que ce silence aux confins de la parole.

Aimer la musique est difficile parce qu'en l'aimant, on se risque au silence dont elle découle. Dans le silence on entend tout, et cela, parfois, effraie. 


dimanche 8 juillet 2018

Plus d'espace que de temps?


Hier, j'écrivais pendant quelques heures dans mon cahier moleskine. Qu’est-ce que cela m'a donné, rien sinon du temps et un espace rien qu’à moi. C’est pour ça qu'on écrit, je pense : pour s’affranchir d’un espace duquel on se sent étranger et joindre celui auquel on appartient, loin des hostilités. 


samedi 7 juillet 2018

Le disciple est mentor également


Hier, rencontre avec L. pour compléter un formulaire d’admission d'un programme de subvention pour jeunes artistes. Remplir cette demande la rendait anxieuse. Parfois une ombre vole au-dessus de l’âme, empêchant de voir le soleil au-delà des nuages. En mettant la dernière main sur la demande de la jeune femme, tandis que je réalisais plus que jamais la connivence évidente de nos soifs, j'observais notre complicité s'affermir en un accord commun des verbes écrire, lire et chanter. Entre deux phrases tapées au clavier, je lui soufflais : « Je ne fais pas ça parce que je t’aime, mais parce que je crois en toi... et aussi parce qu’il y a longtemps que j’attendais d’être le mentor d’un artiste. » Enfin, je soulignais que le désir, lorsqu'il est bien formulé et respectueusement explicité, peut être l'un des éléments clés d’un mentorat réussi : « Mes mentors [qui sont au nombre de deux] m’ont désiré », lui lançai-je. Je pouvais difficilement être plus clair, et elle, à sa manière d'accueillir mes mots, pouvait difficilement mieux me recevoir. La sincérité fait rarement reculer, en fait elle est tout le contraire de la marche arrière. 

samedi 19 mai 2018

La 22e fusillade aux États-Unis en 2018

Plus aucun élève ou étudiant américain n'est surpris de voir son école assaillie par un meurtrier armé jusqu'aux oreilles. Les fusillades au pays de l'Oncle Sam sont devenues la banalité même. Aujourd'hui, j'ai décidé de publier mon tout premier tweet dans la langue de Shakespeare, parce que je veux qu'il soit lu par le plus grand nombre, y compris nos voisins étatsuniens. Je l'ai même garni de quelques hashtag. 

Je partage le lien de cette vidéo parce que j'aimerais que mes lecteurs la partage à leur tour. J'écris ce billet aujourd'hui parce que c'est tout ce que je peux faire pour le moment. Sacré bordel américain. 


jeudi 10 mai 2018

Contre le selfie

Les mots me manquent pour exprimer ma révulsion à l'endroit du selfie. L’envie soudaine de lancer une tendance : l’anonymat, l'occulte, le ni vu ni connu. Décentrés, nous craignons nos plus grands secrets, et tandis que chaque jour réitère notre peur du silence, nous vénérons le bruit. 

Laissez-moi vous parler de Peter, que je vois régulièrement au café. Peter est l'un des rares individus que je connaisse qui n'a pas son téléphone posé sur la table quand il s'assoit pour un brin de jasette. À l'opposé, l'année dernière et celle d'avant, mes anciens collègues et moi allions diner quelquefois dans un bon resto du Vieux-Montréal. Il me surprenait de voir chacun poser un, parfois deux téléphones sur la table. La prépondérance de ces appareils, leur saleté répugnante à proximité des couverts m'empêchaient d'apprécier pleinement mon repas. Quel gâchis, puisque chaque plat trahissait une nourriture préparée avec soin. 

Plaidoyer pour un affranchissement de nos appareils dans nos vies. La semaine dernière j'ai changé ma photo de profil Facebook. La raison ? Mon petit-neveu Eliott âgé de 6 mois apparaissant sur la photo a  deux ans maintenant. Afin d'éviter que mes amis soient informés du changement de photo, j'ai essayé avant sa mise en ligne de désactiver les notifications, hélas sans succès. Aussitôt publiée, j'ai reçu bon nombre de « J’aime » et même quelques « J’adore ». Cette attention m'a fait plaisir, si bien que le lendemain j'ai compté le nombre de « J’aime », examiné s'il était en augmentation par rapport à la veille. J'ai même vérifié le nom de ceux qui ont cliqué « J’adore ». Le suspense a duré quelques jours, après quoi je réalisais que tout ceci n'était qu'une incroyable perte de temps et d'énergie. 

mardi 8 mai 2018

Gaffer, réparer

Récemment mon ordinateur n'a servi presque exclusivement que pour le travail, si bien que je trouve un peu bizarre de l'employer pour écrire des choses plus personnelles, écrire dans ce blogue par exemple. 

Hier j'ai fait la paix avec une amie. Il s'en serait fallu de peu pour qu'on reste embrouillés. La semaine dernière, elle m'envoyait un texto, auquel je n'ai pas répondu. Hier, elle débarquait à mon café. Je ne m'attendais pas à la voir. Au bout d'une heure à discuter, nous parvenions à toucher quelques notes harmoniques. Que je  suis reconnaissant de pouvoir compter sur l'intelligence de mon interlocuteur. En tous temps, en tous lieux, la confrontation vaut la peine. Il n'y a qu'elle, je pense, qui soit assez  inexorable et soucieuse de liberté pour livrer les résolutions espérées. 

J'ai gaffé, je le reconnais. J'aimerais le reconnaître un peu plus chaque jour, parce que la mémoire est courte.      



L'été est si magnanime qu'il froisse mon besoin de solitude. L'été est l'occasion de ne plus être seul, parfois ça fait mal, parce que l'amour d'autrui vous révèle combien il vous manque parfois. La vérité est dans le rapport à l'autre, rien de valable ne s'écrit sans lui. 


mercredi 21 mars 2018

La beauté sur mes genoux


Conversation au lit avec une amie poète, le tapuscrit de l’une posé sur les genoux de l’autre, l’esprit bondé de gravures anciennes, de souvenirs en mortaise. Entre deux silences, elle gravite et me lance : « La lecture est une schizophrénie. »

mardi 20 mars 2018

Le labyrinthe de la mémoire

Il y a deux mois environ, en plein après-midi, mon père m'a téléphoné d’un numéro inconnu. De quel endroit m’appelle-t-il ? A-t-il changé de numéro ? La voix enjouée, il déclare qu’il n’habite plus à Sainte-Thérèse, qu’il a déménagé à Laval, près du Pont Viau. « Tu viendras me voir, me souffle-t-il, je suis à deux pas de la Station Henri-Bourassa, tu pourras venir en métro ? » Depuis que mes parents se sont séparés, il y a dix ans, mon père vit très mal la solitude, la colère le malmène, cela nous rend bien triste. Mais depuis qu’il est à son nouvel appartement, tout va pour le mieux, semble-t-il. Au téléphone, je lui pose quelques questions sur son nouveau logement. Sophiste impénitent, il y va de déclamations évasives, arguant qu’il s’entend à merveille avec les autres locataires de l’étage, que la vue sur la rivière est à couper le souffle, etc. Je devine qu’il habite dans une résidence de retraités. Pour personnes autonomes ou semi-autonomes ? lui demandai-je. Autonomes, me dit-il.

Depuis ce coup de téléphone, je cherche le moyen d’aller le voir. Ce n’est pas le temps qui manque, mais la motivation. En métro, j'y serais assez vite, mais ni la distance ni le moyen de transport ne sont en cause. J’ai parlé à ma mère de mon hésitation. « Vas-y avec ta sœur » me répond-t-elle, compréhensive. Aimer ses parents ne suffit pas, il faut aussi que perce l’envie de les voir. Depuis toujours, en toutes choses, le principe de l’effort me prend de court ; je peine à comprendre qu’il faille faire un effort, spécialement lorsque celui-ci ne vient pas naturellement. Or, faire un effort — j’ai fini par le comprendre — permet de toucher à l'impulsion nécessaire à l’élan naturel. L’appétit vient en mangeant, écrivait Rabelais. La semaine dernière, ma sœur me téléphone : « Viens-tu avec moi voir mon père ? » J’accepte sans hésitation, car bien que je tâtonne, j'ai sincèrement envie de le voir. Dans l’auto nous parlons de choses et d’autres, du spectacle de Luis Miguel au Centre Bell, de l’hiver très long, du travail. Sur l’autoroute 15, nous traversons le pont qui mène à la Rive-Nord. Conscient d’avoir dépassé Laval et Pont-Viau, j'imagine que ma sœur a probablement des courses à faire en banlieue nord. Nous arrivons à Sainte-Rose, ma sœur gare sa voiture dans le stationnement d’un grand immeuble bordant la Rivière des Milles-Îles. Je lorgne la rivière tandis qu’elle descend de la voiture.
   Qu’est-ce qu’on fait ? m’exclamai-je.
   On va voir papa.
   Mais nous ne sommes pas à Pont-Viau !
—   T’inquiète, papa dit à tout le monde qu’il est à Pont-Viau, en réalité c’est ici qu’il habite.

Depuis qu’il est atteint de la maladie d’Alzheimer, mon père est d’une inventivité féconde, cela lui sied plutôt bien. Nous sommes au cinquième étage de l’immeuble, où il occupe un petit appartement confortable. Pendant une heure et demi, nous abordons toutes sortes de sujets, l'actualité, la famille, les amitiés. Tel un leitmotiv, mon père revient souvent sur mon rapport à la musique, intrigué qu’elle n’ait frappé que moi parmi ses enfants ; il n’est pas musicien, mais il aurait aimé apprendre la guitare. Enjoué, disert, il exprime sa gratitude infinie envers ma sœur, qui lui rend visite régulièrement et lui apporte des empanadas. Puis vient le moment le plus difficile, lorsqu’on doit partir. De toute évidence, mon père veut que nous restions plus longtemps. Dès lors, il appâte, courtise, s'engage dans toutes sortes de conversations, ce qui n'est pas sans rappeler le conte de Sheherazade.


Dans l’ascenseur, entre ma sœur et moi, pas un mot, pas un regard. Nous savons tous les deux que mon père arpente un monde aux confins de la mémoire ;  mémoire d'un autre temps et d'une autre géographie. Et plus il la perd, plus il est heureux, il me semble. Une chose est certaine, il ne rumine plus le passé. Il est vrai que les vingt dernières années ne l’ont pas ménagé : séparation, soucis financiers, instances dépressives. Vraisemblablement, la maladie arrache quelques pages éprouvantes au livre de sa vie. N’est-ce pas Nietzsche qui écrivit que certaines personnes ne peuvent pas connaître le bonheur parce qu'elles ont une trop bonne mémoire. 

lundi 19 mars 2018

Todd Rundgren, les Beatles et les affections

Chaque jour ou presque, ma propension à suivre de près l'actualité m'étonne. Pour chaque nouvelle qui capte mon attention, j'imagine me rendre sur les lieux de l'incident, poser des questions, rédiger des articles, et pourquoi pas écrire quelque nouvelle (littéraire) tirée des rencontres qui en découlent. Après une incursion dans le monde du journalisme ces dernières années, je puis affirmer qu'écrire pour le blogue, le théâtre, la musique et le livre produit une joie plus profonde et plus souveraine, probablement parce que plus sincère, par conséquent plus durable... 



Something/Anything de Todd Rundgren, paru en 1972
Cette semaine j'écoutais sur mon tourne-disque un album de l'auteur-compositeur-interprète et producteur musical Todd Rundgren. Something Anything, album double paru en 1972, l'un des opus les plus accessibles de Rundgren, a rapidement rejoint les rangs de classique du rock. Après avoir découvert, au début des années 1980, le tube Hello it's me, tiré du même album, je n'ai cessé de saluer le talent de Rundgren. Le songwriter américain, l'un des plus doués de sa génération, est capable de mélodies qui plaisent autant aux amateurs de musique easy listening qu'aux adeptes de rock. Néanmoins, quelques auditions répétées de l'album la semaine dernière m'ont fait réaliser, non sans un léger serrement de coeur, qu'un élément essentiel y fait défaut. J'éteins ma chaîne stéréo,  enjambe dans les rues de la ville, songeant à l'album que je réécoute aussitôt de retour à la maison. Instant de recul, intermittence de silence et de musique, lorsque malgré moi j'en viens aux mêmes conclusions, qu'il manque à ce merveilleux album un peu plus de tremblement et de mélancolie. Je hasarde une question : est-il essentiel qu'une oeuvre « souffre » pour qu'elle produise une confluence pérenne avec l'auditeur, le lecteur ? 

Il est étrange le vide qui vous coince l'âme lorsque vous réalisez que le film, le livre, l'album que vous aimiez tant vous a probablement tout révélé, qu'il n'y a plus rien à en tirer. Incapable d'endosser cet état de fait, j'empoigne la pochette noircie des paroles des chansons de l'album. Rundgren doit bien encore avoir quelque chose à me dire ! Plongé dans les strophes, je scrute les histoires qu'il me raconte, pour enfin reconnaître que l'oeuvre ne me parle plus comme elle le faisait. C'est là une prise de conscience élégiaque, qui n'est pas sans évoquer un certain abattement — le mien, pas celui de l'oeuvre. Percevoir que l'album n'est pas responsable de cette perte de dilection me console, me donne presque envie d'y revenir.  


*

Rubber Soul, album paru en 1965
(Parlophone/EMI)
Les Beatles a été le premier groupe que j'ai aimé, le premier dont j'ai acheté toute l'oeuvre, le premier aussi duquel j'ai embrassé l'histoire et le contexte afin de mieux le comprendre. À 16 ans, toutes mes économies allaient dans l'achat de ma toute première chaîne stéréo, un ensemble ampli, lecteur CD, tourne-disque, égalisateur et enceintes Technics. Le même jour, je faisais l'acquisition de deux CD : A Hard Day's Night, et une compilation d'oeuvres de Chopin ; suivis quelques jours plus tard, de Help! et de Beatles for Sale. Galvanisé par le groupe anglais, je n'écoutais que lui, ne parlais que de lui, ne rêvais qu'à lui. Un jour nous nous baladions en famille à Plattsburgh, une simple excursion d'une journée dans la petite ville américaine, où j'achetais, dans un disquaire d'un grand centre commercial, Rubber Soul. C'était samedi, j'avais très hâte de revenir à la maison pour écouter l'album. Allongé sur le divan du sous-sol, je me souviens d'avoir fermé les yeux pour l'écouter, concentré comme un sage apprenti que réclame la prière. En ouvrant les yeux, je fixe ma montre, presque 19 h, je dois aller travailler (emploi à temps partiel chez McDo). J'adore cet emploi, mais dès le début de mon quart de travail, mon collègue Marc s'enquiert de mon état d'esprit. Sans détour, je lui avoue que je viens d'écouter pour la première fois Rubber Soul — je n'ai jamais parlé de musique avec lui, mais parce qu'il est de cinq ou six ans mon aîné, qu'il est cultivé et intelligent, je suppose qu'il me comprendra — ce qui fut le cas. Tout mon quart, je suis plongé dans un état de décalage avancé, où l'imagination et un profond sentiment d'exil m'appellent davantage que la vie. 

Il y a trois ou quatre ans, une exploration renouvelée de la musique classique et ma passion grandissante des Lettres me firent remettre en question mon amour de la musique populaire et rock, notamment des Beatles. Pour la première fois, je craignais que le Fab Four n'ait plus de secrets pour moi, que notre histoire d'amour soit du passé. Les méandres de ces désaffections soudaines ou passagères, de ces états de dépression qui fulminent comme une étincelle refoulée, sont sans fin. Il y a environ six ou sept semaines, un client du café vient s'assoir à ma table. C'est la première fois que je le vois, rapidement deux ou trois phrases échangées m'indiquent qu'il est musicien ; il jouait autrefois dans un groupe rock de la scène locale. Je viens de déchiffrer deux chansons de Fleetwood Mac, me lance-t-il. Nous discourons de notre sympathie partagée pour le groupe américain, avant d'aborder le rock et les grandes voix de la chanson populaire. Il est inévitable que deux mélomanes quarantenaires, passionnés de rock, de surcroît « gratteux de guitare » finissent par parler des Beatles. Au départ, son plaidoyer pour le quatuor anglais revendique un goût plus sûr, plus prononcé que le mien ; ce n'est pas tant son goût que sa confiance en ce goût qui me saisit. Nous partageons nos impressions de Rubber Soul, d'Abbey Road, du White Album et de Revolver, albums phares de la formation, mais surtout véritables révélations, perles de plénitude pour l'adolescent ultrasensible que j'étais. À parler à un véritable aficionado de leur musique, à m'entendre avec lui de morceaux que nous aimons et connaissons bien, à ressasser joyeusement notre reconnaissance pour un groupe de cette envergure, reconnaissance qui croît au fil de la conversation, monte en moi une urgence fébrile, celle d'écouter le dernier chef-d'oeuvre de la formation. Une heure ou deux plus tard, allongé sur mon divan, dans l'obscurité de mon salon, je circule, mon casque d'écoute sur la tête, sur l'impérissable Abbey Road. Sans ambages, je reconnais à cet album une dimension plus abyssale, plus mystique que jamais, spécialement grâce à la redécouverte de deux chansons signées John Lennon, Come Together, qui m'avait toujours laissé un peu perplexe, et Sunking, que j'avais jusque-là relégué — à tort — au rang de pièce gentillette. À cela s'ajoute la puissance lancinante du solo de guitare de Carry That Weight, les larmes de Golden Slumbers, l'ineffable beauté de Something, pour ne nommer qu'eux. Découvrir est une liberté, redécouvrir c'est être libre à nouveau, cette fois-ci vers des lieux encore inexplorés.  

       

Revenons un instant à Todd Rundgren, dont l'album Something Anything est posé près de mes vinyles d'Elton John, de Joni Mitchell et des Beatles, idoles incontestables du passé, du présent... et de l'avenir — lui seul me le dira. Au reste, ce n'est pas la mémoire que l'on remerciera pour ces amours qui durent, mais l'oubli, lui qui nous fait désapprendre, sans explication.