jeudi 27 décembre 2018

Le droit de marcher seul

Il m’étonnera toujours de voir deux personnes marcher ensemble vers une destination qui les séparera. L'écrivain John Irving déclara un jour qu’après l’école il avait besoin de marcher seul jusqu’à la maison. En tous lieux, j’aime à préserver mon droit à la solitude, à la marche en solitaire au retour chez soi. 

L'historien Antoine de Baecque en parle en beauté, en clarté. 

La déambulation pédestre implique donc une écriture. On pense en marchant ; marcher fait penser puis, parfois, écrire, notamment sur... la marche. Ce cercle peut donner une structure, sa forme même à l'écriture, autant que son sujet, lui offrant un tempo, une texture, une direction.   
(in Une histoire de la marche, 2016, ed. Perrin)


George Sand racontait que les idées musicales venaient souvent à Chopin en marchant, s'empressait-il alors de regagner la maison et de s'assoir au piano. Il m'a toujours semblé que ses mazurkas évoquaient une promenade, seul ou en groupe.


À 18 ans, j'ai déniché mon permis de conduire et me suis acheté une voiture. Je conduisais presque chaque jour, découvrant mon amour de la liberté, du voyage, de la musique; combiné à la solitude du conducteur, l'habitacle d'un véhicule figure parmi les meilleures salles de concert au monde. À 28 ans, je débarquais à Montréal, me débarrassais de ma voiture. Ma première révélation fut de marcher dans la ville, ma première épiphanie de regarder les gens, de leur parler directementL'âme gonflée de  marcher enfin à sa vitesse. 

La marche m'a révélé au rythme du monde, à la pensée.  

lundi 24 décembre 2018

J'aime Nancy Huston

L'espèce fabulatrice est mon essai 
préféré de l'écrivain canadienne
Tout récit historique est fictif dans la mesure où il ne raconte qu'une partie de l'histoire. Seul Dieu pourrait raconter toute l'histoire ; mais Dieu, étant hors temps, ne sait pas raconter.  (p. 88)


Les romanciers suscitent souvent l'incrédulité lorsqu'ils affirment que, pour eux, leurs personnages sont aussi réels que des personnes en chair et en os. Mais cela n'a rien d'étonnant dans la mesure où, dans notre cerveau, les personnes vivantes sont des personnages.  (p. 163) 


Les gens qui se croient dans le réel sont les plus ignorants, et cette ignorance est potentiellement meurtrière. (p. 29) 

Nancy Huston
Actes Sud/Leméac

dimanche 23 décembre 2018

Blanchot envers le lecteur de Kafka


En écrivant ses billets, le blogueur rédige avec le sentiment qu'il sera lu promptement. Ce sentiment — agréable, avouons-le — est parfois accompagné d'une impudence qui lui  permet d'éviter les billets convenus qui ne  « dérangent » personne. Je hasarde une explication : les meilleurs textes seraient-ils ceux qui ne sont pas destinés au lecteur? Sinon à qui? Écrire pour être lu, c'est déjà s'y prendre de la mauvaise manière, je pense. 

C'est ce qu'explicite Maurice Blanchot dans De Kafka à Kafka : «  Car le lecteur ne veut pas d'une oeuvre écrite pour lui, il veut justement une oeuvre étrangère où il découvre quelque chose d'inconnu, une réalité différente, un esprit séparé qui puisse le transformer et qu'il puisse transformer en soi. L'auteur qui écrit précisément pour un public, à la vérité, n'écrit pas : c'est ce public qui écrit et, pour cette raison, ce public ne peut plus être lecteur [...]. De là, l'insignifiance des oeuvres faites pour être lues, personne ne les lit. » 


Mes plongées dans le bathyscaphe Blanchot m'amènent à une solitude proche de la mélancolie; une mélancolie sans nostalgie et néanmoins inquiétante en ce qu'elle reconnait que notre pensée va bringuebalant entre le connu (si parcimonieux) et l'inconnu (pléthorique). J'ose une analogie vers la musique : plus près de Schumann que de Chopin, la mélancolie de Blanchot marcherait à côté du silence plutôt qu'avec lui, d'où sa lucidité s'élevant jusqu'au désastre et la lumière.         



Cette semaine, je m'entretenais avec le poète Bertrand Laverdure, à qui je déclarais que je déteste le bruit et l'attention, que ma désaffection pour eux me convainquait, en 2010, de cesser de me produire sur scène. Les applaudissements du public faisant office de récompense, celle-ci m'amputait de l'énergie nécessaire à la création de nouveaux chemins, de nouvelles oeuvres. « Je ne suis pas un showman, lui soufflai-je, je préfère travailler seul, dans l'ombre, comme un moine ». Mon attention vers le public m'a toujours engagé à lui donner de quoi rire et pleurer, ou si l'on veut à reformer mon âme selon ses nécessités. Non, pas cela! — pas sur une scène en tous cas.






De Kafka à Kafka
Maurice Blanchot
ed. Folio (Gallimard) 

vendredi 21 décembre 2018

L'art de la conversation, de la joie

Lorsqu'il y a consentement, la vue de la sensualité dans une amitié ensorcelle comme la première nuit sous les étoiles. Je crois qu'il n'y a pas plus belle amitié que celle où le dialogue se fond à la sensualité : les voix, les regards, les silences, les mains, les repas partagés. Au reste, une conversation intelligente est une chose sensuelle, voire érotique (dixit Alice Ferney). 


Ce qu'en dit Ingmar Bergman, dans son autobiographie Laterna Magica


L’amitié, comme l’amour, a la vue perçante. L’essence de l’amitié est faite de franchise, d’amour de la vérité. Quelle délivrance quand on voit le visage de son ami ou qu’on entend sa voix au téléphone et qu’on peut lui exprimer ce qui nous coûte le plus, ce qui nous tient le plus à cœur. Ou entendre un ami vous avouer lui-même. Souvent l’amitié a un côté sensuel. La silhouette de l’ami, son visage, ses lèvres, sa voix, ses gestes, ses intonations sont gravés dans ta conscience et c’est un code secret qui t’ouvre à moi dans la confiance et la communion de pensée. 


Par ces mots, le réalisateur suédois entendait-il seulement amitié entre gens de même sexe?  Involontairement peut-être, Bergman y jette les bases de la relation amoureuse exemplaire.

On le sait, lire est une conversation entre le livre (l'auteur) et le lecteur. Sur la lecture, Proust écrivit qu'elle est une amitié. La conversation serait-elle art de l'amitié?

Ce qui manque aux amitiés, aux amours, aux familles, c'est l'art de la conversation. 


mercredi 19 décembre 2018

Devenir un grand écrivain

À 30 ans, j'écrivais dans un courriel à A., mon premier mentor, qu'à 40 ans j'aimerais être un grand écrivain. Il me répondit : « Tu le seras certainement, Claudio, mais sache que si tu veux atteindre ton objectif, tu dois être persuadé, dès maintenant, que tu es un grand écrivain. » 

*

Le 6 novembre dernier, j'ai rêvé que mes parents mouraient. Mon père décédait le premier, suivi de ma mère quelques jours plus tard. Tous deux avaient trépassé à la maison de ma grande soeur, entourés de mes frères et soeurs. La mort de mon père m'affectait relativement, celle de ma mère terriblement, profondément. À chaque instant, je pleurais qu'elle ne soit plus avec nous, et je pensais à ce qu'il me faudra beaucoup de temps pour ne plus éprouver de tristesse. Dans les pires moments, je me disais : je ne m'y ferai jamais.  



vendredi 7 décembre 2018

L'âme slave selon Philippe Prud'homme

La dernière fois que j'ai entendu Philippe Prud’homme, c’était à son concert de fin de maîtrise, il y a quelques années à l’Université de Montréal; et auparavant, une première fois, à la résidence de son professeur Gilles Manny. Aussitôt, j'étais époustouflé par sa manière de transmettre le message musical (s’il en est un), l’émotion brute, ainsi que par son souci de la narrativité. J'éprouvais le feu singulier d’un individu en apparence calme, mais bouillonnant à l’intérieur. Cet « intérieur », combiné à une pensée musicale  aux accents philosophiques (plus près de Camus que de Sartre, de Hölderlin que de Goethe), cet « intérieur » dévoilait déjà une personnalité artistique singulière.  


Certains artistes – et ils sont rarissimes – n’ont ni antécédents de genre ni ne sont précurseurs de sensibilité. C’est un peu le cas de Chopin, qui faisait son apparition dans la musique comme une étoile au firmament — et qui y demeurerait. Entre le réel et l’illusion, le talent sera toujours un grand révélateur de vérité. Mais un talent, lorsqu’il est prodigue, se passe volontiers d’adjectifs. Lorsque Philippe Prud’homme s’est avancé sur la scène, quelques feuilles de notes à la main, il s'est arrimé à une présentation d'un programme soigneusement préparé. En préambule à la première pièce – Scriabine, Étude op. 8 no 12 –, il fournissait à l’auditoire (une  cinquantaine de personnes, peut-être plus) une série d‘anecdotes sur l’œuvre et le compositeur. Non seulement son approche contribuait à notre expérience musicale, mais aussi elle gonflait notre sentiment d'élection en tant que public.  L’Étude, pièce d'une virtuosité extrême, devait être jouée un peu plus tard, c'est peut-être ce déplacement dans l'ordre des pièces qui justifiait, qui sait, une légère nervosité chez le musicien. Ensuite, quelques préludes du même Scriabine, auxquels, malheureusement je n’ai pas accroché, suivi de la Quatrième Sonate de Prokofiev. Cette Sonate, que le compositeur a dédié à son meilleur ami suicidé, nous dit Prud’homme, figure un mouvement conclusif fantasque d'une virtuosité presque tapageuse. Cet épilogue haletant insufflait à l’interprète une confiance renouvelée,  en congruence parfaite avec la suite du programme. Chopin, la Deuxième Ballade, celle dédiée à Schumann, représentait l’un des moments les plus émouvants du concert. Cette Ballade, la mal-aimée des quatre du compositeur polonais, sous les doigts du pianiste arborait une impétuosité si dionysiaque qu’il me semblait y entendre quelque soupçon de la Fantaisie en do majeur op. 17 de Schumann. Comme une légende, comme la forêt d'un Saint-Julien l’hospitalier, Philippe Prud’homme devenait le premier pianiste à réellement affermir ma compréhension de cette oeuvre. Et pourtant, combien de pianistes s’y sont risqués — et s’y risqueront encore. Déjouant les difficultés techniques du finale, le musicien venait d'ouvrir très grand les canons du Bösendorfer, avec des ff qui réitéraient sa puissance. Anticipant les sonorités à venir, le don narratif du pianiste se faisait tout « patience »; tributaire d’une justesse d’expression inouïe, cette patience fournissait au jeu pianistique son aspect chantant. Et tandis que la main droite chantait, la main gauche folâtrait plus près du jour que de la nuit. On ne s’en plaindra pas, en ce que les pièces programmées figurent pour la plupart un cantabile typiquement de pianiste droitier. 

En plus d’être musicien, Philippe Prud’homme est aussi bon orateur. Dans un français précis, il envoûte son public, invoquant la pièce suivante : la contemporaine D’après Pergolesi, de Marc-André Hamelin, généreuse en harmonies et en couleurs variées, qui confirme que Prud’homme sait au besoin « désapprendre » le classique au profit du jazz. Il se lance ensuite dans le Rachmaninov de l’Études-Tableau no 4 op. 33, suivi du Prélude no 5 op. 32. 

L'amour comme tout le reste est circonstanciel. Entre vous et moi, quelques minutes avant le concert, une nouvelle fracassante me plombait l'âme. L'oreille de l'amie qui m'accompagnait au concert m'aidant grandement, la musique entendue achevait de me faire trembler d'amour et d'amitié. Après le Rachmaninov, Liszt et sa Vallée d'Obermann, extraite des Années de pèlerinage — oeuvre magnifique dont on n'a pas encore extrait tout le jus souverain —, conduirait le pianiste à l'impossibilité d'un rappel. Tout a été dit, il n'y aura pas d'encore. Candidement, il invitait le public à le rejoindre dans le hall. L'annonce de conversations douces, entouré d'amis et de membres de la famille, ainsi que l'atmosphère chaleureuse, me rappelaient que c'est bientôt Noël. Tout bien pesé, mercredi soir, j'assistais au concert d'un jeune musicien québécois dont le talent incarne parfaitement deux fondamentaux de l'artiste véritable : la sincérité et la générosité. Cela est rare, très rare.  

Instinct de vie de Philippe Prud'homme
retour de la tournée le 26 mai 2019, à Trois-Rivières




dimanche 2 décembre 2018

Le pianiste Philippe Prud'homme à Montréal le 5 décembre

(Photo : Amélie Fortin)
Le pianiste québécois Philippe Prud’homme s'est entretenu avec moi pour jaser de sa tournée Instinct de vie — tournée est, actuellement en cours dans la province et ailleurs. Au total 12 concerts qui lui donneront l'occasion de se produire en Gaspésie, à Carleton-sur-Mer et, bien sûr, à Montréal le 5 décembre prochain, à la salle Joseph Rouleau du Plateau Mont-Royal.  

CP — Le programme de ta tournée comprend des œuvres assez dramatiques — notamment la Sonate pour piano no 4 de Prokofiev, la Vallée d’Obermann de Liszt, trois Études et cinq Préludes de Scriabine, la Deuxième Ballade de Chopin. Qu’est-ce qui t’a amené à choisir des pièces aussi « tragiques »? 

PP — J'avais envie d'un programme fait de contrastes; des œuvres chargées émotionnellement et en même temps remplies d’espoir et dont l’esprit propose de l'humanité en bloc, de la résilience et, bien sûr, de l’amour. 

CP — Cela ne serait-il pas trop « chargé » pour l’auditeur néophyte?

Non, je ne pense pas. Je prends le temps de raconter brièvement le contexte de chaque pièce et sa place dans l'histoire de la musique. Cela rend le message musical encore plus lumineux, plus optimiste aussi. En ce sens, l’auditeur néophyte comme l’amateur passionné s’y retrouvera, s’y reconnaitra même, qui sait. 

CP — Tu as choisi cinq Études et cinq Préludes de Scriabine. Pourquoi ces pièces, et pourquoi Scriabine?

PP — C’était une question de contraste, encore une fois. Les Études choisies [de Scriabine] sont des œuvres impétueuses et dionysiaques, tandis que les Préludes sont introspectifs, intimistes. Ces  visions contrastantes me fascinent, rendant ces oeuvres encore plus mystérieuses. Les interpréter devient donc un défi encore plus grand pour le pianiste. 

CP — Bien que slaves tous les deux, Scriabine et Prokofiev ont des personnalités fort différentes. Comment parvenir à les juxtaposer dans un même programme? 

PP — En musique et en art, tout est possible. Si Scriabine est plus mystique et ésotérique, peut-être aussi plus sensuel, Prokofiev, lui, est un conteur dans le sens le plus théâtral du terme. Je crois qu'au-delà de leurs différences, ces compositeurs sont tous deux tributaires d'un esprit foncièrement classique. Dans les deux cas, il faut les aborder avec imagination. D'ailleurs, Prokofiev admirait beaucoup Scriabine. 

CP — Tout au long de sa vie, Prokofiev a consacré plusieurs pièces au piano. Des sept sonates pour l’instrument, pourquoi avoir choisi la Quatrième? 

PP — La Quatrième Sonate de Prokofiev est relativement peu jouée, et c’est bien dommage parce qu’il s'agit d'un trésor absolu. Cette pièce a été dédiée à son ami d’enfance qui s’est suicidé. Prokofiev, on le sait, est un compositeur dont la nature est fondamentalement optimiste. Or, le pianiste Sviatoslav Richter déclara un jour qu’il y a trois pièces tragiques dans l’œuvre du compositeur : le Deuxième Concerto pour piano, la Deuxième Sonate, et la Quatrième Sonate. Singulièrement, ces trois pièces ont été dédiées au même ami d’enfance. Le public reconnaîtra sûrement qu’en dépit de sa teneur dramatique, la Quatrième Sonate dégage une grâce et un sentiment de réconciliation très forts. 

CP — Vraisemblablement, il n’y a pas de joie sans peine!

PP — Effectivement, la Quatrième Sonate le confirme bien! Même chose pour les autres oeuvres de mon programme, notamment La Vallée d'Obermann de Liszt et l'Étude-Tableau op. 33 de Rachmaninov. 

*


Philippe Prud'homme interprétera également une oeuvre québécoise: D'Après Pergolese de Marc-André Hamelin, un arrangement du célèbre morceau lyrique Se tu m'ami de Giovanni Battista Pergolesi (1710-1736). Cette pièce trahit la personnalité plus intimiste, plus sensuelle de Marc-André Hamelin, que beaucoup de gens associent encore à ses habiletés de pianiste hypervirtuose. « Cette pièce n'a rien de pyrotechnique »  lance Prud'homme, ajoutant qu'elle permet, au début de la seconde partie du concert, de « souffler un peu ». 


*

Originaire de Saint-Jérôme, Philippe Prud'homme a été l'élève de Gilles Manny et de Dang Thai Song. En 2009 et 2013, il remporte les premiers prix du Concours de Musique du Canada, et en 2012 celui du Concours de la Société de musique contemporaine de Montréal.  Artiste protéiforme, il interprète depuis 2012, en collaboration avec des comédiens de renom (dont Jacques Godin), des mélodrames musicaux de compositeurs classiques (Schubert, Schumann, Liszt, Strauss, Poulenc). 


Philippe Prud'homme, pianiste
En concert à Montréal à la Salle Joseph-Rouleau
305 av. Mont-Royal Est
Mercredi 5 décembre à 19 h
Billets en vente sur le site des Jeunesses Musicales Canada

samedi 1 décembre 2018

Sacré Georges Perros

(Photo : Éditions Finitude)
L'année 2018 marque pour moi la découverte de quelques écrivains magnifiques. L'un d'eux est Georges Perros (1923-1978), écrivain français dont la voix fait magnifiquement écho à mes préoccupations de lecteur et d'écrivain. 

Bien qu'il ait fait ses débuts comme acteur, Georges Perros troque rapidement les planches pour la plume, laquelle répond mieux à son rythme de vie. Écrivain et surtout poète, il griffonne en tous lieux aphorismes, réflexions et autres notes à l'emporte-pièce. Ses textes dévoilent une personnalité difficile et parfois négatrice. On y apprend que les victoires se paient cher et que les défaites (surtout les cuisantes) entérinent les limites douloureuses de la vie. Gaillard humble, amoureux désagrégé, ce quasi-taciturne ne manque pas de déclarer son  inclination fragile pour la femme, l'écriture, la solitude... 

Publié en 1960, le premier volume des Papiers collés (qui sont au nombre de trois) confirme un esthéticien de premier ordre. Entre les séances d'écriture, Perros mène une vie qui l'enfuit, asservi au labyrinthe de la pensée. Rebelle à l'instar des grands poètes, fragile comme le musicien, ce « mauvais garçon » de la littérature française affiche un pessimisme qui passerait pour nihiliste s'il n'était de sa capacité à embrasser pleinement sa vulnérabilité. Au reste l'écriture, et plus exactement la poésie, lui permettent de vivre en artiste véritable. Entres autres, Perros excelle à rendre à la nuit, aux femmes, aux hommes ses charmes discrets, oubliant au passage — et c'est tant mieux — tout ce qui est sourd au silence de la vérité. 

J'ai tiré ici quelques extraits de Papiers collés. 


Aimer, c'est donner à quelqu'un le droit — sinon le devoir — de nous faire souffrir. 


Le mauvais comédien indispose.
Le bon tranquillise.
Le grand inquiète. 


*

La poésie donne le plaisir de ne pas avoir à comprendre [...].  

*

Écrire est l'acte le plus riche, le plus « engageant », celui qui entraîne le plus d'éléments dans son mouvement. Auprès duquel une action pure et simple n'est que bagatelle. Si Napoléon avait pu devenir Chateaubriand, il n'aurait pas choisi ce pis-aller qu'est l'héroïsme civique et militaire. Dort, regrette, chez tout homme dit d'action, le grand poète qu'il a manqué d'être. 

Papiers collés
George Perros
216 p. 
L'Imaginaire (Gallimard)



lundi 12 novembre 2018

Rivalisation ou rivalité

Conversation avec une amie hier au sujet de la rivalité et de la rivalisation. L'un argue qu'elle contribue au dépassement de soi, l'autre qu'elle fragilise l'estime de soi en ce qu'elle vous amène à vous comparer constamment aux autres. 


Je crois que l'esprit de compétition nous rend plus fragile qu'autre chose. Il régente et nourrit, à la longue, un sentiment de culpabilité, renard vampirique pour l'esprit. Sa cristallisation s'appelle le perfectionnisme.   



Ce qu'en pense Gainsbourg : « Poussé à un tel degré de perfectionnisme, l'esthétisme est une maladie. Je ne tiens pas à m'en guérir. C'est totalement incontrôlable. C'est même devenu rituel. » 



Et ce qu'explicite l'écrivain belge François Emmanuel est encore plus effarant : « Il y a dans tout perfectionnisme une effroyable peur du vide. » 







lundi 5 novembre 2018

A Star is Born, le film

Photo : Vox.com










J'aime, j'admire Lady Gaga, et pourtant je connais peu sa musique. Sur YouTube, il y a quelques années, je l'écoutais, assise au piano, interpréter une chanson de Stevie Wonder. Sa présence sur scène, son « chien », sa désinvolture me confirmaient qu'elle est une véritable enfant de la musique. Cependant, je n'ai pas plongé dans ses chansons, ses albums. Quand tout le monde aime un artiste, un film ou un livre, je garde une distance d'avec eux. Je ne fais pas les choses à moitié. 

A Star Is Born est sur grand écran. Curieux d'aller le voir, j'étais réticent à ce que la personnalité de Bradley Cooper ne me convainquait guère. Trèves de tergiversation, la fin de semaine dernière, je me rendais en salle en compagnie de ma colocataire. Adossé à mon siège, je dégustais comme du miel la première scène, laquelle respire tout le côté « vintage » du remake des années 70 (réalisé par Frank Pierson et mettant en vedette Kris Kristofferson et Barbra Streisand). Le premier plan, la première scène d'un film dévoilent sa fin. Le commencement c'est la fin, et ainsi de suite.


Pendant deux jours, affligé, je portais dans mon coeur la beauté diaphane du film. Bradley Cooper habite de l'intérieur la blessure de Jackson, le chanteur folk. Et Lady Gaga me donne envie de lever mon verre à la Femme et aux femmes de la musique.   


On a demandé un jour au réalisateur américain Billy Wilder quel est le secret d'un bon film. Sa réponse : « Il suffit d'un peu de magie. » Plus que pour la musique ou les arts plastiques, le cinéma n'est rien sans magie. Au reste, l'art de l'éclairage, de la lumière, des mouvements dans la pénombre, du clair-obscur, tout ça n'est que recréation matérielle de la magie.    


Enfin, A Star Is Born invoque la défaite et sa résistance, avec pour prétexte une histoire d'amour et ses déchirures persistantes. Mais plus encore, il illustre le prix à payer — immense — pour être un musicien. 

A Star is Born (2018)
Réalisation : Bradley Cooper
Avec : Lady Gaga, Bradley Cooper

lundi 15 octobre 2018

Dans l'autobus 55

Dans le bus, en fin de soirée, un jeune homme s'assoit à ma gauche. D'une beauté d'éphèbe, vêtu  de vêtements sport urbain, il sort son téléphone intelligent, se met à jouer à un jeu vidéo — un poisson animé sautant sur des rocailles. Le bus se remplissant rapidement, une jeune fille arrive, debout devant nous. Le jeune homme ne quitte pas son écran, et moi je lance un regard en direction de la jeune fille — plutôt jeune femme —, et veux lui laisser ma place. Elle me répond un très doux « Non, merci! ». Pendant ce temps, l'éphèbe interrompt son jeu pour répondre à une séquence de textos. À la fin de celle-ci, je l'interloque :
— Est-ce un jeu addictif?
— Non, pas vraiment, c'est même plutôt ennuyant, me souffle-t-il, d'un accent français.
— Et pourquoi vous jouez?
— C'est pour me divertir, l'air embarrassé.   
— Vous m'avez entendu lorsque j'ai voulu laisser ma place à cette demoiselle? (je pointe vers elle, pesant mes mots)
— Oui, je crois...
— Savez-vous pourquoi je l'ai fait? 
— Non. 
— Parce que nous les hommes, nous devons continuer d'être gentleman. Il faut revenir aux conventions de gentillesse et de respect. L'homme doit demeurer, en tout temps et en toutes circonstances, un gentleman, débité-je, avec bienveillance. 

Subrepticement, il range son téléphone. Quelques passagers écoutent notre conversation, parmi eux deux ou trois femmes qui sourient, et deux hommes mi-quarantaine qui font semblant de ne rien entendre. Le jeune français m'écoute avec attention, mais ne semble pas savoir où je veux en venir. 
— Quel âge avez-vous, demandé-je. 
— 20 ans.   
— Je serai totalement honnête, je vous ai abordé parce que, en vous voyant sur votre téléphone, j'ai songé à ceci que vous valez beaucoup mieux que ce jeu. 

Mes mots lui vont droit au coeur. Soudain, ses yeux se font plus sincères, plus affables, sa bonté de bon fils à la bonne éducation saillit, me bouleverse presque.  
— Vous faites quoi dans la vie, sollicité-je. 
— Je suis étudiant. 
— En quoi?
— Finances, HEC
— Ça vous passionne? 
— Ça m'intéresse bien, me répond-t-il, hésitant. 
— Quelle est votre passion?   
Il cherche une réponse, se perd dans la réflexion, avant de reconnaître qu'il ne l'a pas encore trouvée, sa passion. « Continuez de chercher » lui soufflé-je. Nous bavardons jusqu'à son arrêt, rue Saint-Viateur. Au moment de débarquer, se préparant à replonger dans l'insécurité de l'exil, dans le froid de la ville, dans les soupçons du jugement d'autrui, il ressort comme une arme son téléphone.  


Je ne pensais pas que j'écrirais cette histoire. Ce n'est qu'après l'avoir racontée à mon amie Catherine, avant-hier soir, que je me suis décidé à la consigner ici. On le sait, notre manière d'utiliser nos téléphones intelligents abîme le lustre de notre intelligence. Qui sait, en empoignant son téléphone au sortir de l'autobus, le jeune français voulut-il oublier les moments « vrais » que nous venions de passer. Chaque époque dispose de ses moyens d'évitement, la nôtre le téléphone intelligent.  



Moment de candeur en le présent aveu que je confie sur vos écrans : j'en veux parfois à Steve Jobs de nous avoir laissé ça entre les mains. Au reste, le téléphone intelligent, c'est un peu comme l'imprimerie. N'eût été Gutenberg, un autre l'aurait inventé. Parbleu, qu'il est dangereux de penser de même!  



Le pire, ce sont les textos en marchant. Dites-moi, que peut-on espérer d'un homme qui texte en marchant? Pourra-t-il garder la tête haute devant l'adversité? 



Mes questions aujourd'hui recèlent un pessimisme  de matinée fragile loin de l'azur. J'écris peut-être pour m'en défaire, de ce pessimisme. Néanmoins, je ne peux l'ignorer. C'est pourquoi j'affirme, en vertu de mon amour des êtres et des choses, que l'homme jeune et talentueux, rêvant jadis de justice et d'unification, cet homme, autrefois frêle adolescent bavardant gaiement avec ses voisins de pallier, et qui aujourd'hui carbure à l'overdose d'inattention, inapte à la concentration, à la joie, à une vie intérieure riche, cet homme-là, comble de la capitulation, représente probablement le plus grand échec de notre civilisation contemporaine. 

mercredi 3 octobre 2018

Quiz Auto à Énergie 106,1 Estrie

Plusieurs le savent désormais, entre toutes mes occupations, je fais également du journalisme automobile. À cet effet, aux éditions Modus Vivendi, je publiais début août mon premier livre Quiz Auto. Ce matin, histoire de parler de l'ouvrage aux gens de l'Estrie, j'étais invité à l'émission Le Boost! à   Énergie 106,1, Estrie. Ma foi, quel plaisir!, si bien qu'il n'aurait pas fallu me prier très longtemps pour que je passe quelques minutes supplémentaires en compagnie de mes charmants compères... 



L'animateur David Brown, accompagné des co-animateurs Val St-Jean et Sam Bérubé, m'ont posé quelques questions sur l'élaboration de mon livre. Puis nous avons « joué » ensemble sur les ondes. De fait, je posais des questions à  l'équipe, puis aux auditeurs,  à qui l'on a fait tirer un exemplaire de Quiz Auto. Fort de ces moments ludiques (l'enthousiasme des animateurs est contagieux!), quelques minutes plus tard le pilote de l'émission David Brown m'écrivait en privé : « C'est malade, les lignes sont pleines, ça arrête pas! »  

Pour écouter mon passage à l'émission Le Boost! Énergie 106,1 Estrie, cliquez ici.


Un merci très chaleureux à l'équipe du Boost Énergie!

mercredi 19 septembre 2018

Dictionnaire égoïste de la littérature, de Charles Dantzig


Un livre magnifique m'accompagne depuis plusieurs années. Ce livre, que je n'arrive pas à ranger dans ma bibliothèque, parce qu'il est malgré moi constamment déposé non loin ou sur ma table de chevet, est le Dictionnaire égoïste de la littérature de Charles Dantzig, massif livresque et encyclopédique publié en 2005 chez Grasset,  lauréat du Prix Décembre,  offert depuis quelques années dans le Livre de Poche. 

Véritable manne pour l'amoureux de littérature ou le livrophage, ce dictionnaire regorge d'extraits savoureux, j'en partage deux de suite. 

Nous ferions bien d'avoir un peu moins d'idées, et un peu plus de pensée. (in Idées)

La fiction a l'avantage de pouvoir nous faire rencontrer et observer des gens sans que nous ayons à les fréquenter. [...] La fiction, c'est de la confiance. Du lecteur envers l'auteur. Il admet le principe de départ que c'est inventé et ne demande qu'une chose : que, à l'intérieur de cette convention, l'auteur ne le trompe pas. (in Fiction)
    
N'est-ce pas beau, et ce ne sont que deux perles parmi des milliers. En 1150 pages, le Dictionnaire égoïste de la littérature fait une chronique encyclopédique — et subjective, et c'est ça qui le rend si vibrant, si agréable à lire — de dix siècles de littérature. Grâce à lui, chaque soir ou presque, depuis cinq ans environ, je découvre de nouvelles vérités intérieures sur ma vocation de lecteur et d'écrivain. Ah! cher monsieur Dantzig, si vous saviez la joie que me procurent vos secrets partagés et votre érudition. Une chose est sûre, c'est que le Dictionnaire égoïste est un livre d'amour. Et si je n'ose pas lui coller l'attribut de bible, c'est qu'il n'a pas la prétention de s'engager à une fonction définitive. En fait, le volume revendique une irrévérence gracieuse — presque toujours gracieuse l'irrévérence lorsqu'elle se mêle au génie. Plus, s'y dégage quelque aspect de la géométrie, de l'architecture, du voyage, du théâtre, de la zoologie et de la musique. Dantzig est épicurien érudit,  collectionneur d'images et d'anecdotes, scripteur d'impudeurs célestes de la littérature — et de la vie. De cette oeuvre magistrale, on en sort plein d'une solitude lumineuse, rassuré de ce que les Lettres sont une chose créée et faite par l'homme, c'est-à-dire des gens comme vous et moi. 


Je termine en partageant ces extraits: 

Une suite n'est pas nécessairement moins bonne qu'un original, mais il y a de fortes chances que ce soit le cas, car elle est moins fraîche pour l'auteur. (in Maistre, Xavier  
Quand on ne trouve pas de bonne formulation, c'est généralement que la chose n'est pas bonne à dire. (in Creative Writing)   
Si vous parlez d'une baleine, inutile de préciser qu'elle est grosse. C'est ce genre d'exagération qui rend Moby Dick si souvent grotesque. (idem) 
 Je n'aime pas plus les bibliothèques publiques que je n'aime qu'on me prête des livres. Un livre, c'est à soi, non par instinct de possession, mais parce que nous y découvrons un morceau de nous-mêmes. (in Bibliothèques)  
Un écrivain n'aime pas plus les mots qu'un menuisier les clous. Un mot est un objet dont il se sert pour créer un autre objet nommé phrase, laquelle donnera son utilité, au mot; un mot inusité n'a pas d'utilité. [...] Les mots sont faits pour cacher la pensée. (in Mots)

Dictionnaire égoïste de la littérature
Charles Dantzig
1147 pages
Ed. Le Livre de Poche

mardi 28 août 2018

Quiz Auto — La balle est lancée

Mathias et Houda ont cordialement accepté de poser pour les besoins du lancement




















Journée magnifique au lancement de Quiz Auto. Ça 
se passait chez moi, samedi le 25 août, entouré d’amis et de membres de ma famille. Autour de conversations, nous étions accompagnés de nourriture, d'un peu d'alcool et de beaucoup de musique. 

Au total, une quarantaine de personnes étaient présentes, l'affluence atteignant son apex vers 19 h. Le premier arrivé était mon ami Denis, ancien colocataire de l’époque Sainte-Thérèse, suivi d'une déferlante d'amis anciens et nouveaux.

Pour un lancement de livre réussi sur toute la ligne, il faut que le lieu (lire : l'auteur) soit inondé d'amour. D'ailleurs, je me demande si les vétérans auteurs éprouvent encore, au lancement de leur vingtième ou trentième publication, le même trac, la même fièvre qu'à leurs débuts. 

« S'il y a une chose qui élève l'âme, c'est bien
d'avoir un ami. » (Richard Wagner)
Tandis que la météo faisait la belle, je remarquais ici et là quelques personnes qui avaient les yeux rivés dans mon livre, tournant soigneusement les pages, le nez dedans, une, parfois deux minutes. Chaque fois, je m'abstenais de fixer mon regard sur eux. Conscient de ma conduite impudente — il ne faut jamais perturber l'intimité du lecteur —, je comprenais alors que mon livre ne m'appartenait plus. 

Entre les branches, mon amie Sandra, son copain et leurs quatre garçons étaient de la partie. Cela me remplissait de bonheur de les voir, parce qu’une fête sans enfants finit toujours par être quelque chose de barbare. Pour eux, au piano je piochais ma joie de feu; la joie de retrouvailles insoupçonnées avec la volonté d'être plus honnête en ce monde, ou la réconciliation avec un nouveau vouloir, celui-là plus souverain, plus courageux que les précédents. 


Les survivants de la soirée

En fin de soirée, une amie m'a pris en photo alors que je dédicaçais un exemplaire de mon livre. Cette photo, en l'apercevant, m'a fait réfléchir en ce que nous sommes tous, à un moment de notre vie, une sorte de personnage menant une vie parallèle, inédite, plus sacrée, plus indolente peut-être que toutes les autres. Cela, on le saura plus nettement au dernier tour de piste (ou pas).   


Une joie à souligner, l'arrivée de ma grande soeur Sally, elle qui est toujours prête à s'arroger le droit de tisser les liens qu'il faut, parce que son intelligence sociale et son amabilité l'y poussent naturellement. 


En dernier lieu, mon neveu Ricardo et sa future épouse Sly (ils seront mariés dans quelques semaines) m'ont aidé à démarrer le projet de lancement-bénéfice. Pour cela, je leur suis très reconnaissant. 

vendredi 10 août 2018

Quiz Auto est en librairie!


Depuis mercredi le 8 août, mon premier livre, Quiz Auto, est en librairie. Pour être absolument honnête, je capote, et c'est très bien comme ça! Mercredi soir, des amis sont venus chez moi, à l'impromptu ou presque, pour célébrer ce jour fatidique. En leur compagnie, je n'avais d'autre choix que de m'assoir au piano et de chanter! 




Par ailleurs, plusieurs connaissances et amis m'ont fait signe sur Facebook, eux qui m'ont signalé la présence de Quiz Auto, bien en vue sur les présentoirs, notamment à la Maison de la Presse de l'aéroport. En outre, on m'a informé que mon livre est également en vente dans les pharmacies Jean Coutu! On trouve de tout... 



Toujours hier, ma grande soeur, Jeannette de son prénom, littéralement ma deuxième mère, m'annonçait au téléphone qu'elle a acheté mon livre à la librairie Carcajou (qui, paraît-il, en a commandé 25 exemplaires). C'est un beau chiffre, 25. Fébrile, elle m'intimait : « Claudio, en sortant de la librairie, j'étais très émue. » Ce n'est qu'à ce moment que j'ai réalisé que la publication d'un livre n'est pas un mince accomplissement. C'est que l'auteur, lui, n'ayant pas le don d'ubiquité, ne peut être à la fois artisan et spectateur de son projet. Ainsi, ma soeur, en témoin doucereux, m'amenait à reconnaitre l'apogée fragile et merveilleuse que représente la publication d'un livre. Toute naissance est une célébration, tout amour partagé une messe en puissance.




Enfin, je suis très reconnaissant de travailler avec un éditeur dont le professionnalisme et la bienveillance dépassent largement mes attentes. Par son soutien et sa réactivité, le Groupe Modus me confirme ni plus ni moins qu'une équipe éditoriale compétente est à son auteur ce qu'un parent excellent est à son enfant : essentiel à son développement. 



Merci de tout coeur.



lundi 30 juillet 2018

Canicule corruptrice

Il me semble que je doive réapprendre à lire. C'est vrai, ces dernières semaines, il me faut parfois relire deux ou trois fois le même passage pour le comprendre. Depuis quelques semaines, mon abandon au texte est plus circonspect, c'est comme s'il représentait une menace à une certaine apathie. Si je ne m'inquiétais pas un tant soit peu, ce serait pire. 

En parallèle, je peine à terminer la lecture d'un livre. Je n'avais jamais connu ça auparavant, pas aussi fort en tous cas. C'est pénible, et pourtant la solution est simple : il suffit de lire le livre jusqu'au bout. Cependant, d'autres livres me toisent, me suppliant de leur donner de mon silence. Et je leur donne. Je n'ai pas honte de ma faiblesse. 


La semaine de canicule qui a traversé la province au début juillet était l'une des pires choses que j'aie vécues depuis longtemps. Si bien que mes gestes et ma pensée tardent à reprendre leur cours normal. Depuis, les impondérables du quotidien me font violence plus que jamais, la compagnie de certains êtres aussi. L'instabilité est à la hausse, comme une inflation d'impatiences. 



Je crois que l’été ne me fait pas toujours du bien, il y a trop de chaleur, toute cette insistance ébranle le fond de la grotte séculaire où j'espérais trouver le silence et la paix. 

Demain est un autre jour, disait Scarlett. 

samedi 21 juillet 2018

Aimer qu'une seule personne

Si tu veux aimer toi en premier, tu choisiras de n'aimer qu'une seule personne plutôt que d'aimer chacun dans la pleine abondance. Si l'humain que tu es peut s'accomplir en renonçant au trop humain, alors tu seras en mesure de n’aimer qu’une seule personne. Car cette personne, que tu choisiras soigneusement, répondra à ton besoin d’amour, à ton besoin d’attention, à ton besoin de sécurité. Cependant si tu aimes autrui dans la démesure de l'urgence, si tu l'espères comme la folie de Dionysos dans la création pure, alors il te sera difficile de n’aimer qu’une seule personne. Non pas que cette personne soit incapable de répondre à ta soif immense d'amour, mais plutôt que tu serais bien malheureux si elle y parvenait. Au reste tu sais trop bien qu'aimer est un verbe protéiforme, que son élément foncier n'est pas l'amour ni le désir, mais la liberté. Il se pourrait même qu'avec le temps, tu comprennes que la liberté coûte plus cher que l'amour. Alors tu choisiras l'amour, quitte à te priver d'un peu de liberté. 

C'est après le spectacle que tout commence

21 juillet 2018 

On le sait, le bruit, les réseaux sociaux, les textos en marchant et les conversations sur la pluie sont l’ennemi de l'art et de la beauté. Chaque fois en sortant du théâtre ou de la salle de concert, ma plus grande appréhension est de croiser une connaissance qui me demandera : « Et puis, as-tu aimé ? » Très souvent, cette appréhension m’empêche de profiter de notre abondance culturelle à Montréal, préférant lire une pièce ou écouter de la musique dans ma chambre plutôt que d'aller en salle.   

Il y a quelques années, j’assistais, en compagnie de ma meilleure amie, à une représentation de la pièce Winterreise, inspirée du célèbre cycle de lieder de Schubert. Nous sortions de la salle, lorsque, au moment de récupérer nos manteaux, je l'entendais lancer un commentaire sur la disposition des vestiaires. Parce que la pièce m’avait bouleversé,  entendre ses mots me faisait violence. J'avais eu envie de lui dire : « J’ai besoin d’être seul, je vais aller écrire », mais craignant de la blesser, je me suis tu. Or, je n'aurais pas dû, parce que si on n’est pas un tant soit peu égoïste, alors on n’est personne. Alors que nous longions la rue Sainte-Catherine, je débitais, dans un désordre d'émotions et d'impressions diverses, tout ce que j'avais éprouvé durant la pièce. Comme toujours, mon amie m’écoutait très attentivement. Elle ignorait que mes phrases, semblables à une séance d’écriture automatique, figuraient le prolongement de l’expérience théâtrale, gardant toute conversation banale (sur les vestiaires, par exemple) d'endommager notre imprégnation métaphysique de la pièce. Ce soir-là, comme tant d’autres soirs, j'avais songé à ce qu’il serait préférable d’aller seul au théâtre, au concert ou au cinéma. En même temps, je reconnaissais la douceur de moments partagés avec une personne que l'on aime. Le mieux – pour moi, et peut-être pour vous – sera de préparer mon accompagnateur(trice) à l’éventualité d’une dérobation urgente post-spectacle.


Ce soir, avec une autre amie, j’ai écouté la chanson L’assassin assassiné de Julien Clerc. J'avais oublié combien cette chanson m'avait inspiré autrefois pour la composition de chansons voix et piano. Après l’audition (j’allais écrire « la prestation »), nous étions incapables de dire un mot. J’ai empoigné mon moleskine et écrit une phrase, que je lui ai montrée (sans pertinence pour le contenu de ce billet). Ce silence était une façon de remercier la musique de nous avoir pris momentanément sous son aile. Cela m’a fait penser à Marilyn Monroe, qui avait déclaré un jour qu’après l’amour le premier qui parle dit une bêtise. Après un long moment de silence, mon amie a soufflé un merci à peine audible, puis elle est partie. Je n’aurais pu espérer plus grande bénédiction que ce silence aux confins de la parole.

Aimer la musique est difficile parce qu'en l'aimant, on se risque au silence dont elle découle. Dans le silence on entend tout, et cela, parfois, effraie.