dimanche 8 juillet 2018

Plus d'espace que de temps?


Hier, j'écrivais pendant quelques heures dans mon cahier moleskine. Qu’est-ce que cela m'a donné, rien sinon du temps et un espace rien qu’à moi. C’est pour ça qu'on écrit, je pense : pour s’affranchir d’un espace duquel on se sent étranger et joindre celui auquel on appartient, loin des hostilités. 


samedi 7 juillet 2018

Le disciple est mentor également


Hier, rencontre avec L. pour compléter un formulaire d’admission d'un programme de subvention pour jeunes artistes. Remplir cette demande la rendait anxieuse. Parfois une ombre vole au-dessus de l’âme, empêchant de voir le soleil au-delà des nuages. En mettant la dernière main sur la demande de la jeune femme, tandis que je réalisais plus que jamais la connivence évidente de nos soifs, j'observais notre complicité s'affermir en un accord commun des verbes écrire, lire et chanter. Entre deux phrases tapées au clavier, je lui soufflais : « Je ne fais pas ça parce que je t’aime, mais parce que je crois en toi... et aussi parce qu’il y a longtemps que j’attendais d’être le mentor d’un artiste. » Enfin, je soulignais que le désir, lorsqu'il est bien formulé et respectueusement explicité, peut être l'un des éléments clés d’un mentorat réussi : « Mes mentors [qui sont au nombre de deux] m’ont désiré », lui lançai-je. Je pouvais difficilement être plus clair, et elle, à sa manière d'accueillir mes mots, pouvait difficilement mieux me recevoir. La sincérité fait rarement reculer, en fait elle est tout le contraire de la marche arrière. 

samedi 19 mai 2018

La 22e fusillade aux États-Unis en 2018

Plus aucun élève ou étudiant américain n'est surpris de voir son école assaillie par un meurtrier armé jusqu'aux oreilles. Les fusillades au pays de l'Oncle Sam sont devenues la banalité même. Aujourd'hui, j'ai décidé de publier mon tout premier tweet dans la langue de Shakespeare, parce que je veux qu'il soit lu par le plus grand nombre, y compris nos voisins étatsuniens. Je l'ai même garni de quelques hashtag. 

Je partage le lien de cette vidéo parce que j'aimerais que mes lecteurs la partage à leur tour. J'écris ce billet aujourd'hui parce que c'est tout ce que je peux faire pour le moment. Sacré bordel américain. 


jeudi 10 mai 2018

Contre le selfie

Les mots me manquent pour exprimer ma révulsion à l'endroit du selfie. L’envie soudaine de lancer une tendance : l’anonymat, l'occulte, le ni vu ni connu. Décentrés, nous craignons nos plus grands secrets, et tandis que chaque jour réitère notre peur du silence, nous vénérons le bruit. 

Laissez-moi vous parler de Peter, que je vois régulièrement au café. Peter est l'un des rares individus que je connaisse qui n'a pas son téléphone posé sur la table quand il s'assoit pour un brin de jasette. À l'opposé, l'année dernière et celle d'avant, mes anciens collègues et moi allions diner quelquefois dans un bon resto du Vieux-Montréal. Il me surprenait de voir chacun poser un, parfois deux téléphones sur la table. La prépondérance de ces appareils, leur saleté répugnante à proximité des couverts m'empêchaient d'apprécier pleinement mon repas. Quel gâchis, puisque chaque plat trahissait une nourriture préparée avec soin. 

Plaidoyer pour un affranchissement de nos appareils dans nos vies. La semaine dernière j'ai changé ma photo de profil Facebook. La raison ? Mon petit-neveu Eliott âgé de 6 mois apparaissant sur la photo a  deux ans maintenant. Afin d'éviter que mes amis soient informés du changement de photo, j'ai essayé avant sa mise en ligne de désactiver les notifications, hélas sans succès. Aussitôt publiée, j'ai reçu bon nombre de « J’aime » et même quelques « J’adore ». Cette attention m'a fait plaisir, si bien que le lendemain j'ai compté le nombre de « J’aime », examiné s'il était en augmentation par rapport à la veille. J'ai même vérifié le nom de ceux qui ont cliqué « J’adore ». Le suspense a duré quelques jours, après quoi je réalisais que tout ceci n'était qu'une incroyable perte de temps et d'énergie. 

mardi 8 mai 2018

Gaffer, réparer

Récemment mon ordinateur n'a servi presque exclusivement que pour le travail, si bien que je trouve un peu bizarre de l'employer pour écrire des choses plus personnelles, écrire dans ce blogue par exemple. 

Hier j'ai fait la paix avec une amie. Il s'en serait fallu de peu pour qu'on reste embrouillés. La semaine dernière, elle m'envoyait un texto, auquel je n'ai pas répondu. Hier, elle débarquait à mon café. Je ne m'attendais pas à la voir. Au bout d'une heure à discuter, nous parvenions à toucher quelques notes harmoniques. Que je  suis reconnaissant de pouvoir compter sur l'intelligence de mon interlocuteur. En tous temps, en tous lieux, la confrontation vaut la peine. Il n'y a qu'elle, je pense, qui soit assez  inexorable et soucieuse de liberté pour livrer les résolutions espérées. 

J'ai gaffé, je le reconnais. J'aimerais le reconnaître un peu plus chaque jour, parce que la mémoire est courte.      



L'été est si magnanime qu'il froisse mon besoin de solitude. L'été est l'occasion de ne plus être seul, parfois ça fait mal, parce que l'amour d'autrui vous révèle combien il vous manque parfois. La vérité est dans le rapport à l'autre, rien de valable ne s'écrit sans lui. 


mercredi 21 mars 2018

La beauté sur mes genoux


Conversation au lit avec une amie poète, le tapuscrit de l’une posé sur les genoux de l’autre, l’esprit bondé de gravures anciennes, de souvenirs en mortaise. Entre deux silences, elle gravite et me lance : « La lecture est une schizophrénie. »

mardi 20 mars 2018

Le labyrinthe de la mémoire

Il y a deux mois environ, en plein après-midi, mon père m'a téléphoné d’un numéro inconnu. De quel endroit m’appelle-t-il ? A-t-il changé de numéro ? La voix enjouée, il déclare qu’il n’habite plus à Sainte-Thérèse, qu’il a déménagé à Laval, près du Pont Viau. « Tu viendras me voir, me souffle-t-il, je suis à deux pas de la Station Henri-Bourassa, tu pourras venir en métro ? » Depuis que mes parents se sont séparés, il y a dix ans, mon père vit très mal la solitude, la colère le malmène, cela nous rend bien triste. Mais depuis qu’il est à son nouvel appartement, tout va pour le mieux, semble-t-il. Au téléphone, je lui pose quelques questions sur son nouveau logement. Sophiste impénitent, il y va de déclamations évasives, arguant qu’il s’entend à merveille avec les autres locataires de l’étage, que la vue sur la rivière est à couper le souffle, etc. Je devine qu’il habite dans une résidence de retraités. Pour personnes autonomes ou semi-autonomes ? lui demandai-je. Autonomes, me dit-il.

Depuis ce coup de téléphone, je cherche le moyen d’aller le voir. Ce n’est pas le temps qui manque, mais la motivation. En métro, j'y serais assez vite, mais ni la distance ni le moyen de transport ne sont en cause. J’ai parlé à ma mère de mon hésitation. « Vas-y avec ta sœur » me répond-t-elle, compréhensive. Aimer ses parents ne suffit pas, il faut aussi que perce l’envie de les voir. Depuis toujours, en toutes choses, le principe de l’effort me prend de court ; je peine à comprendre qu’il faille faire un effort, spécialement lorsque celui-ci ne vient pas naturellement. Or, faire un effort — j’ai fini par le comprendre — permet de toucher à l'impulsion nécessaire à l’élan naturel. L’appétit vient en mangeant, écrivait Rabelais. La semaine dernière, ma sœur me téléphone : « Viens-tu avec moi voir mon père ? » J’accepte sans hésitation, car bien que je tâtonne, j'ai sincèrement envie de le voir. Dans l’auto nous parlons de choses et d’autres, du spectacle de Luis Miguel au Centre Bell, de l’hiver très long, du travail. Sur l’autoroute 15, nous traversons le pont qui mène à la Rive-Nord. Conscient d’avoir dépassé Laval et Pont-Viau, j'imagine que ma sœur a probablement des courses à faire en banlieue nord. Nous arrivons à Sainte-Rose, ma sœur gare sa voiture dans le stationnement d’un grand immeuble bordant la Rivière des Milles-Îles. Je lorgne la rivière tandis qu’elle descend de la voiture.
   Qu’est-ce qu’on fait ? m’exclamai-je.
   On va voir papa.
   Mais nous ne sommes pas à Pont-Viau !
—   T’inquiète, papa dit à tout le monde qu’il est à Pont-Viau, en réalité c’est ici qu’il habite.

Depuis qu’il est atteint de la maladie d’Alzheimer, mon père est d’une inventivité féconde, cela lui sied plutôt bien. Nous sommes au cinquième étage de l’immeuble, où il occupe un petit appartement confortable. Pendant une heure et demi, nous abordons toutes sortes de sujets, l'actualité, la famille, les amitiés. Tel un leitmotiv, mon père revient souvent sur mon rapport à la musique, intrigué qu’elle n’ait frappé que moi parmi ses enfants ; il n’est pas musicien, mais il aurait aimé apprendre la guitare. Enjoué, disert, il exprime sa gratitude infinie envers ma sœur, qui lui rend visite régulièrement et lui apporte des empanadas. Puis vient le moment le plus difficile, lorsqu’on doit partir. De toute évidence, mon père veut que nous restions plus longtemps. Dès lors, il appâte, courtise, s'engage dans toutes sortes de conversations, ce qui n'est pas sans rappeler le conte de Sheherazade.


Dans l’ascenseur, entre ma sœur et moi, pas un mot, pas un regard. Nous savons tous les deux que mon père arpente un monde aux confins de la mémoire ;  mémoire d'un autre temps et d'une autre géographie. Et plus il la perd, plus il est heureux, il me semble. Une chose est certaine, il ne rumine plus le passé. Il est vrai que les vingt dernières années ne l’ont pas ménagé : séparation, soucis financiers, instances dépressives. Vraisemblablement, la maladie arrache quelques pages éprouvantes au livre de sa vie. N’est-ce pas Nietzsche qui écrivit que certaines personnes ne peuvent pas connaître le bonheur parce qu'elles ont une trop bonne mémoire.