samedi 9 mars 2019

Mort du musicien Mario Chénart

Le 16 février dernier, est mort le guitariste, pédagogue et auteur-compositeur-interprète québécois Mario Chénart. 

En 1997, avec son album Boucler le siècleil remportait le Félix de l'auteur-compositeur-interprète de l'année. C'est une bien grande perte pour l'industrie de la musique au Québec.

Retour en arrière. Les années 2000 et 2001 correspondent à une période de crises identitaire et personnelle importantes pour moi. Fin vingtaine, je ne savais pas qui j'étais, encore moins ce pour quoi j'étais fait. La quête du vrai m'épuisait, le pur m'effrayait. Dans l'espoir de devenir un meilleur musicien, mais surtout de m'extraire d'un profond sentiment de désespoir, je buvais chaque jour des milliers de notes de musique via mon casque d'écoute. Un soir de l'été 2000, au Cabaret du Musée Juste pour rire, les auteurs-compositeurs-interprètes Mario Chénart et Nelson Minville se produisaient sur scène en formule acoustique. Si le second charmait le public par ses chansons finement construites, le premier éblouissait par son talent de guitariste virtuose et sa voix de baryton. À un moment, seul avec sa six cordes acoustique, Chénart entonnait une pièce des plus personnelles. L'évocation doucereuse d'une enfance éblouie par la neige et les soirs d'hiver : Pour que la nuit soit blanche est le titre de cette chanson à la structure ABA, dotée d'un prérefrain absolument extraordinaire et d'un refrain presque trop beau pour être vrai. Pendant que je l'écoutais, c'est comme si je découvrais de nouveaux pans de l'art musical. Des progressions d'accord inattendues me saisissaient de l'intérieur, en contrepoint aux mélodies si parfaites et si belles, presque novatrices à mes oreilles, qu'il me fallait me rendre à l'évidence que j'avais devant moi un compositeur et un musicien de très grand talent. Ma première audition de la chanson me marquait si fort qu'au retour à la maison, je m'informais des dates des prochains concerts du duo. C'est que Pour que la nuit soit blanche ne figurait sur aucun album, par conséquent le seul moyen de l'entendre était d'assister au spectacle de l'artiste. Deux semaines plus tard, dans un petit amphithéâtre du Vieux-Terrebonne, j’attendais patiemment que Chénart entonne les premiers accords de la chanson espérée. Anxieux, je craignais à un moment que, pour une raison ou une autre, il ait choisi de la retirer de son programme. Heureusement, au beau milieu du concert, Pour que la nuit soit blanche se déroulait devant moi pour mon plus grand bonheur. Après la prestation, je m'entretenais avec Mario Chénart lui-même, lui intimais combien sa pièce me « dérangeait profondément » (dans le meilleur sens du terme, bien sûr), qu'elle était la première responsable de ma deuxième présence à ses concerts en autant de semaines. Son visage trahissait une gratitude sincère comme celle d'un enfant. En revenant à la maison, j'avais en tête les mélodies, les progressions d’accord et le somptueux prérefrain fraîchement entendu. 

La chanson de Chénart m'habitait si fort que quelques semaines plus tard, assis au piano, j'accouchais d'une pièce à l'architecture et à l'atmosphère fort similaires. Complétée en deux jours, La Neige est frivole devenait mon complément chansonnier à l'inspiration fournie par Chénart. Aux premiers mois de l'année 2001, j'avais composé pas moins d'une dizaine de chansons, lesquelles confirmaient mon besoin de monter sur scène le plus rapidement possible; il y avait trop longtemps que je faisais silence. De ces pièces, La neige est frivole est probablement celle qui m'insufflait le plus ardemment le courage de vaincre la crise identitaire, de ne pas avoir peur de l'adversité. Pour être honnête, je n'en étais pas peu fier, et chaque fois que je la chantais, un étrange sentiment de libération, d'envoûtement, voire une souffrance lumineuse me traversaient. À ma grande surprise, la réception des gens était excellente. Or, personne ne savait que c'est à Mario Chénart que j'étais redevable de l'inspiration pour sa création. 

Au delà de sa musique, Mario Chénart laisse une marque indéfectible pour son implication soutenue à la vitalité de la chanson québécoise et aux droits de ses créateurs, ayant notamment été président de la SPACQ de 2007 à 2012. 

Merci M. Chénart de m'avoir convaincu d'écrire des chansons et, surtout, de m'avoir indirectement montré comment le faire. 


Ci-contre, la vidéo d'un concert de Mario Chénart (1999) incluant Pour que la nuit soit blanche. 

mardi 5 mars 2019

Blechacz et Nagano ou la coloration par le tempo


Manuscrit autographe des premières mesures du Concerto pour piano K488
Jeudi 28 février dernier, à la Maison Symphonique, le pianiste polonais Rafal Blechacz  interprétait le Concerto pour piano no 23 en la majeur K448 de Mozart, avec l'Orchestre symphonique de Montréal sous la direction de Kent Nagano. 

On dit du K488 qu’il est le plus beau et le plus parfait de tous les concertos pour pianos de Mozart. J’ajouterai également qu’il est le plus mélancolique. Mozart, lorsqu’il emploie la tonalité de la majeur, retourne à une tendresse ancestrale qui, par la joie et la fragilité prégnantes qu’elle évoque, fait pleurer : particularité rarissime dans le répertoire de musique classique, chaque mouvement du K488 émeut jusqu'aux larmes. Du reste, on pourra difficilement considérer gaie et ensoleillée une œuvre dont le mouvement central – un adagio dans sa relative mineur de fa dièse mineur, tonalité inhabituelle que le Grand Maître n’a attribuée que deux fois dans toute sa production – recèle toute l’ampleur du chagrin qui l’habite à cette période de sa vie, soit en 1786.  

Je découvris le K488 il y a de nombreuses années, dans la version Brendel/Marriner (Philips). Chaque fois que j'y plongeais, celui-ci m’attristait terriblement, si bien que je dus l'éviter pendant plusieurs années, avant d'y revenir très doucement et avec parcimonie. Plus tard, je découvris les versions de Barenboim avec l'English Chamber Orchestra (EMI), Ashkenazy et la Philharmonia Orchestra (Decca), Geza Anda et la Camerata Academica du Mozartium de Salzbourg (DG), ainsi que le remarquable enregistrement de Pollini avec Karl Böhm dirigeant la Philharmonique de Vienne (DG). Non seulement le Concerto en la majeur est d’une «  perfection absolue », pour reprendre les mots du musicologue Alfred Einstein, mais il figure aussi les prémisses d’une phase spirituelle d'une gravité sans précédent, où le détachement du compositeur vis-à-vis les choses matérielles et la vie terrestre s’approfondit. J’oserai dire ceci que sa série des grands concertos (au nombre de 27) aurait pu se terminer avec celui-ci — la postérité reconnaissant la contribution immense du Maître de Salzbourg dans ce genre. Heureusement pour nous, il en composa quatre autres avant de trépasser, le 5 décembre 1791.

Grand gagnant du Concours International Chopin en 2005, Rafal Blechacz n’est pas mon type de pianiste. Il ne porte apparemment pas les blessures particulières de l’interprète malade, furieux, hypersensible ou excessif, lequel sied bien le caractère des compositeurs que j'aime. Il n'y a chez lui aucune idiosyncrasie (on ne s'en plaindra pas), mais plutôt des doigts précis, un toucher agréable, lesquels donnent un jeu droit et relativement régulier. D’autres pianistes incarnent mieux la musique qu'il ne le fait, cependant la clarté de son jeu est appréciée. Dans une Maison symphonique bien remplie, le pianiste a livré une interprétation fort honnête du Concerto. Kent Nagano, lui, défendait des tempi qui confirment sa juvénilité indéniable et sa déférence absolue pour l’œuvre et le compositeur. Malgré un jeu poli, sans expressivité particulière, Blechacz, qui parfois cherchait à accélérer dans tel ou tel passage, tempéré avec justesse par Nagano, tirait du Steinway des sonorités dont le volume et la texture se mariaient parfaitement à l’orchestre, la virtuosité du dialogue tutti-soli tirant profit de l’alésage des sons. Le tout achevait l'éclosion du rayonnement et de la couleur — plutôt printanières sous leur doigt/baguette — de l'interprétation, et l'on avait l’impression d'entendre un seul gros mouvement de musique plutôt que trois. Ce furent trente minutes de musique qui ont passé beaucoup trop vite.

*  

Les trois mouvements font pleurer, disais-je, et s’il est un compositeur qui sache si bien honorer les larmes, c’est Mozart. Triste, Mozart?, me demande parfois un ami ou une connaissance. Oui, triste, probablement le plus triste et le plus désespéré des compositeurs. Mais cela n'est pas apparent  quand on écoute sa musique (à l’exception du Requiem), soupirent ceux qui n'ont pas encore ouvert la porte de sa grotte secrète. C'est que Mozart est le plus incompris des grands maîtres musiciens. Incompris en ce que sa musique, si pure, à la fois extraordinairement profane et sacrée, parle si directement au cœur qu’elle effraie. Elle effraie comme la vérité.

mardi 22 janvier 2019

Chopin pour commencer l'année

Couverture (première édition) de mon Aspects de Chopin, publié
en 1949 pour le centenaire de la mort du compositeur.
À Chloé Laure, qui est à Paris, et dont c'est l'anniversaire aujourd'hui :)

Dans le grand froid qui couvre actuellement la province, un rêve musicien (rêve féérique) me traverse. Écouter ma mère se raconter au téléphone, lui poser des questions sur son enfance, sur sa façon de voir la vie, lui parler de musique, reconnaître qu'elle ne l'a jamais écoutée pour meubler le silence, mais pour réellement l'écouter. Qu'on se le tienne pour dit, les mots de ma mère rassurent comme un bon vieux désir de vivre. 


Ces jours-ci, la nécessité de jouer du piano supplante celle de l’écriture et cela est très bien. Entre le jour qui commande le développement des choses et la nuit qui console des chagrins du passé et de l’avenir, la musique continue de féconder en moi son idéal souverain. Une lecture magnifique m'accompagne depuis le commencement de la présente année : Aspects de Chopin d’Alfred Cortot, le plus grand livre que j’aie lu sur le génie polonais – et Dieu sait qu'ils ont de tous temps occupé une place privilégiée dans ma bibliothèque. Je m'emporte peut-être... je ne me suis jamais senti aussi proche de mon Chopin. 


Hier soir audition sur YouTube du Quatuor en mi bémol opus 127 de Beethoven, par le Quartetto Italiano, dont la joie pure m’a fait beaucoup de bien (observez les danses espiègles au deuxième mouvement). Ensuite j'ai déposé l’aiguille de mon tourne-disque sur des arias de Mozart par Kiri Te Kanawa, puis sur un album des Impromptus et Ballades de Chopin par Tamás Vásáry, chez Deutsche Gramophon. Un très beau disque, dont les Impromptus et les Première et Quatrième Ballades m'ont laissé grande impression (rubato magnifique dans la Première, narrativité exquise dans la Quatrième). Je puis dire maintenant que je comprends un peu mieux la Quatrième, dont je n’avais jusqu’ici réussi à ouvrir la porte secrète, peut-être parce que je l’ai souvent considéré moins « nécessaire » que les trois autres. Sous les doigts du pianiste hongrois, les Impromptus atteignent un équilibre parfait entre délicatesse et fébrilité, une fébrilité toute française, voire parisienne, contrecarrée par les parties médianes où les accents de zal polonais surgissent comme une armée d’amour. 


Que l'année qui commence vous injecte sa dose de désinvolture et d'amours bienveillantes. 


Une édition plus récente, toujours chez Albin Michel

P.-S. Je ne crois pas aux coïncidences. Au café où j'écris ce billet, on entend la Berceuse de Chopin (premier morceau de Chopin entendu ici depuis des années).  

jeudi 27 décembre 2018

Le droit de marcher seul

Il m’étonnera toujours de voir deux personnes marcher ensemble vers une destination qui les séparera. L'écrivain John Irving déclara un jour qu’après l’école il avait besoin de marcher seul jusqu’à la maison. En tous lieux, j’aime à préserver mon droit à la solitude, à la marche en solitaire au retour chez soi. 

L'historien Antoine de Baecque en parle en beauté, en clarté. 

La déambulation pédestre implique donc une écriture. On pense en marchant ; marcher fait penser puis, parfois, écrire, notamment sur... la marche. Ce cercle peut donner une structure, sa forme même à l'écriture, autant que son sujet, lui offrant un tempo, une texture, une direction.   
(in Une histoire de la marche, 2016, ed. Perrin)


George Sand racontait que les idées musicales venaient souvent à Chopin en marchant, s'empressait-il alors de regagner la maison et de s'assoir au piano. Il m'a toujours semblé que ses mazurkas évoquaient une promenade, seul ou en groupe.


À 18 ans, j'ai déniché mon permis de conduire et me suis acheté une voiture. Je conduisais presque chaque jour, découvrant mon amour de la liberté, du voyage, de la musique; combiné à la solitude du conducteur, l'habitacle d'un véhicule figure parmi les meilleures salles de concert au monde. À 28 ans, je débarquais à Montréal, me débarrassais de ma voiture. Ma première révélation fut de marcher dans la ville, ma première épiphanie de regarder les gens, de leur parler directementL'âme gonflée de  marcher enfin à sa vitesse. 

La marche m'a révélé au rythme du monde, à la pensée.  

lundi 24 décembre 2018

J'aime Nancy Huston

L'espèce fabulatrice est mon essai 
préféré de l'écrivain canadienne
Tout récit historique est fictif dans la mesure où il ne raconte qu'une partie de l'histoire. Seul Dieu pourrait raconter toute l'histoire ; mais Dieu, étant hors temps, ne sait pas raconter.  (p. 88)


Les romanciers suscitent souvent l'incrédulité lorsqu'ils affirment que, pour eux, leurs personnages sont aussi réels que des personnes en chair et en os. Mais cela n'a rien d'étonnant dans la mesure où, dans notre cerveau, les personnes vivantes sont des personnages.  (p. 163) 


Les gens qui se croient dans le réel sont les plus ignorants, et cette ignorance est potentiellement meurtrière. (p. 29) 

Nancy Huston
Actes Sud/Leméac

dimanche 23 décembre 2018

Blanchot envers le lecteur de Kafka


En écrivant ses billets, le blogueur rédige avec le sentiment qu'il sera lu promptement. Ce sentiment — agréable, avouons-le — est parfois accompagné d'une impudence qui lui  permet d'éviter les billets convenus qui ne  « dérangent » personne. Je hasarde une explication : les meilleurs textes seraient-ils ceux qui ne sont pas destinés au lecteur? Sinon à qui? Écrire pour être lu, c'est déjà s'y prendre de la mauvaise manière, je pense. 

C'est ce qu'explicite Maurice Blanchot dans De Kafka à Kafka : «  Car le lecteur ne veut pas d'une oeuvre écrite pour lui, il veut justement une oeuvre étrangère où il découvre quelque chose d'inconnu, une réalité différente, un esprit séparé qui puisse le transformer et qu'il puisse transformer en soi. L'auteur qui écrit précisément pour un public, à la vérité, n'écrit pas : c'est ce public qui écrit et, pour cette raison, ce public ne peut plus être lecteur [...]. De là, l'insignifiance des oeuvres faites pour être lues, personne ne les lit. » 


Mes plongées dans le bathyscaphe Blanchot m'amènent à une solitude proche de la mélancolie; une mélancolie sans nostalgie et néanmoins inquiétante en ce qu'elle reconnait que notre pensée va bringuebalant entre le connu (si parcimonieux) et l'inconnu (pléthorique). J'ose une analogie vers la musique : plus près de Schumann que de Chopin, la mélancolie de Blanchot marcherait à côté du silence plutôt qu'avec lui, d'où sa lucidité s'élevant jusqu'au désastre et la lumière.         



Cette semaine, je m'entretenais avec le poète Bertrand Laverdure, à qui je déclarais que je déteste le bruit et l'attention, que ma désaffection pour eux me convainquait, en 2010, de cesser de me produire sur scène. Les applaudissements du public faisant office de récompense, celle-ci m'amputait de l'énergie nécessaire à la création de nouveaux chemins, de nouvelles oeuvres. « Je ne suis pas un showman, lui soufflai-je, je préfère travailler seul, dans l'ombre, comme un moine ». Mon attention vers le public m'a toujours engagé à lui donner de quoi rire et pleurer, ou si l'on veut à reformer mon âme selon ses nécessités. Non, pas cela! — pas sur une scène en tous cas.






De Kafka à Kafka
Maurice Blanchot
ed. Folio (Gallimard) 

vendredi 21 décembre 2018

L'art de la conversation, de la joie

Lorsqu'il y a consentement, la vue de la sensualité dans une amitié ensorcelle comme la première nuit sous les étoiles. Je crois qu'il n'y a pas plus belle amitié que celle où le dialogue se fond à la sensualité : les voix, les regards, les silences, les mains, les repas partagés. Au reste, une conversation intelligente est une chose sensuelle, voire érotique (dixit Alice Ferney). 


Ce qu'en dit Ingmar Bergman, dans son autobiographie Laterna Magica


L’amitié, comme l’amour, a la vue perçante. L’essence de l’amitié est faite de franchise, d’amour de la vérité. Quelle délivrance quand on voit le visage de son ami ou qu’on entend sa voix au téléphone et qu’on peut lui exprimer ce qui nous coûte le plus, ce qui nous tient le plus à cœur. Ou entendre un ami vous avouer lui-même. Souvent l’amitié a un côté sensuel. La silhouette de l’ami, son visage, ses lèvres, sa voix, ses gestes, ses intonations sont gravés dans ta conscience et c’est un code secret qui t’ouvre à moi dans la confiance et la communion de pensée. 


Par ces mots, le réalisateur suédois entendait-il seulement amitié entre gens de même sexe?  Involontairement peut-être, Bergman y jette les bases de la relation amoureuse exemplaire.

On le sait, lire est une conversation entre le livre (l'auteur) et le lecteur. Sur la lecture, Proust écrivit qu'elle est une amitié. La conversation serait-elle art de l'amitié?

Ce qui manque aux amitiés, aux amours, aux familles, c'est l'art de la conversation.