mercredi 21 mars 2018

La beauté sur mes genoux


Conversation au lit avec une amie poète, le tapuscrit de l’une posé sur les genoux de l’autre, l’esprit bondé de gravures anciennes, de souvenirs en mortaise. Entre deux silences, elle gravite et me lance : « La lecture est une schizophrénie. »

mardi 20 mars 2018

Le labyrinthe de la mémoire

Il y a deux mois environ, en plein après-midi, mon père m'a téléphoné d’un numéro inconnu. De quel endroit m’appelle-t-il ? A-t-il changé de numéro ? La voix enjouée, il déclare qu’il n’habite plus à Sainte-Thérèse, qu’il a déménagé à Laval, près du Pont Viau. « Tu viendras me voir, me souffle-t-il, je suis à deux pas de la Station Henri-Bourassa, tu pourras venir en métro ? » Depuis que mes parents se sont séparés, il y a dix ans, mon père vit très mal la solitude, la colère le malmène, cela nous rend bien triste. Mais depuis qu’il est à son nouvel appartement, tout va pour le mieux, semble-t-il. Au téléphone, je lui pose quelques questions sur son nouveau logement. Sophiste impénitent, il y va de déclamations évasives, arguant qu’il s’entend à merveille avec les autres locataires de l’étage, que la vue sur la rivière est à couper le souffle, etc. Je devine qu’il habite dans une résidence de retraités. Pour personnes autonomes ou semi-autonomes ? lui demandai-je. Autonomes, me dit-il.

Depuis ce coup de téléphone, je cherche le moyen d’aller le voir. Ce n’est pas le temps qui manque, mais la motivation. En métro, j'y serais assez vite, mais ni la distance ni le moyen de transport ne sont en cause. J’ai parlé à ma mère de mon hésitation. « Vas-y avec ta sœur » me répond-t-elle, compréhensive. Aimer ses parents ne suffit pas, il faut aussi que perce l’envie de les voir. Depuis toujours, en toutes choses, le principe de l’effort me prend de court ; je peine à comprendre qu’il faille faire un effort, spécialement lorsque celui-ci ne vient pas naturellement. Or, faire un effort — j’ai fini par le comprendre — permet de toucher à l'impulsion nécessaire à l’élan naturel. L’appétit vient en mangeant, écrivait Rabelais. La semaine dernière, ma sœur me téléphone : « Viens-tu avec moi voir mon père ? » J’accepte sans hésitation, car bien que je tâtonne, j'ai sincèrement envie de le voir. Dans l’auto nous parlons de choses et d’autres, du spectacle de Luis Miguel au Centre Bell, de l’hiver très long, du travail. Sur l’autoroute 15, nous traversons le pont qui mène à la Rive-Nord. Conscient d’avoir dépassé Laval et Pont-Viau, j'imagine que ma sœur a probablement des courses à faire en banlieue nord. Nous arrivons à Sainte-Rose, ma sœur gare sa voiture dans le stationnement d’un grand immeuble bordant la Rivière des Milles-Îles. Je lorgne la rivière tandis qu’elle descend de la voiture.
   Qu’est-ce qu’on fait ? m’exclamai-je.
   On va voir papa.
   Mais nous ne sommes pas à Pont-Viau !
—   T’inquiète, papa dit à tout le monde qu’il est à Pont-Viau, en réalité c’est ici qu’il habite.

Depuis qu’il est atteint de la maladie d’Alzheimer, mon père est d’une inventivité féconde, cela lui sied plutôt bien. Nous sommes au cinquième étage de l’immeuble, où il occupe un petit appartement confortable. Pendant une heure et demi, nous abordons toutes sortes de sujets, l'actualité, la famille, les amitiés. Tel un leitmotiv, mon père revient souvent sur mon rapport à la musique, intrigué qu’elle n’ait frappé que moi parmi ses enfants ; il n’est pas musicien, mais il aurait aimé apprendre la guitare. Enjoué, disert, il exprime sa gratitude infinie envers ma sœur, qui lui rend visite régulièrement et lui apporte des empanadas. Puis vient le moment le plus difficile, lorsqu’on doit partir. De toute évidence, mon père veut que nous restions plus longtemps. Dès lors, il appâte, courtise, s'engage dans toutes sortes de conversations, ce qui n'est pas sans rappeler le conte de Sheherazade.


Dans l’ascenseur, entre ma sœur et moi, pas un mot, pas un regard. Nous savons tous les deux que mon père arpente un monde aux confins de la mémoire ;  mémoire d'un autre temps et d'une autre géographie. Et plus il la perd, plus il est heureux, il me semble. Une chose est certaine, il ne rumine plus le passé. Il est vrai que les vingt dernières années ne l’ont pas ménagé : séparation, soucis financiers, instances dépressives. Vraisemblablement, la maladie arrache quelques pages éprouvantes au livre de sa vie. N’est-ce pas Nietzsche qui écrivit que certaines personnes ne peuvent pas connaître le bonheur parce qu'elles ont une trop bonne mémoire. 

lundi 19 mars 2018

Todd Rundgren, les Beatles et les affections

Chaque jour ou presque, ma propension à suivre de près l'actualité m'étonne. Pour chaque nouvelle qui capte mon attention, j'imagine me rendre sur les lieux de l'incident, poser des questions, rédiger des articles, et pourquoi pas écrire quelque nouvelle (littéraire) tirée des rencontres qui en découlent. Après une incursion dans le monde du journalisme ces dernières années, je puis affirmer qu'écrire pour le blogue, le théâtre, la musique et le livre produit une joie plus profonde et plus souveraine, probablement parce que plus sincère, par conséquent plus durable... 



Something/Anything de Todd Rundgren, paru en 1972
Cette semaine j'écoutais sur mon tourne-disque un album de l'auteur-compositeur-interprète et producteur musical Todd Rundgren. Something Anything, album double paru en 1972, l'un des opus les plus accessibles de Rundgren, a rapidement rejoint les rangs de classique du rock. Après avoir découvert, au début des années 1980, le tube Hello it's me, tiré du même album, je n'ai cessé de saluer le talent de Rundgren. Le songwriter américain, l'un des plus doués de sa génération, est capable de mélodies qui plaisent autant aux amateurs de musique easy listening qu'aux adeptes de rock. Néanmoins, quelques auditions répétées de l'album la semaine dernière m'ont fait réaliser, non sans un léger serrement de coeur, qu'un élément essentiel y fait défaut. J'éteins ma chaîne stéréo,  enjambe dans les rues de la ville, songeant à l'album que je réécoute aussitôt de retour à la maison. Instant de recul, intermittence de silence et de musique, lorsque malgré moi j'en viens aux mêmes conclusions, qu'il manque à ce merveilleux album un peu plus de tremblement et de mélancolie. Je hasarde une question : est-il essentiel qu'une oeuvre « souffre » pour qu'elle produise une confluence pérenne avec l'auditeur, le lecteur ? 

Il est étrange le vide qui vous coince l'âme lorsque vous réalisez que le film, le livre, l'album que vous aimiez tant vous a probablement tout révélé, qu'il n'y a plus rien à en tirer. Incapable d'endosser cet état de fait, j'empoigne la pochette noircie des paroles des chansons de l'album. Rundgren doit bien encore avoir quelque chose à me dire ! Plongé dans les strophes, je scrute les histoires qu'il me raconte, pour enfin reconnaître que l'oeuvre ne me parle plus comme elle le faisait. C'est là une prise de conscience élégiaque, qui n'est pas sans évoquer un certain abattement — le mien, pas celui de l'oeuvre. Percevoir que l'album n'est pas responsable de cette perte de dilection me console, me donne presque envie d'y revenir.  


*

Rubber Soul, album paru en 1965
(Parlophone/EMI)
Les Beatles a été le premier groupe que j'ai aimé, le premier dont j'ai acheté toute l'oeuvre, le premier aussi duquel j'ai embrassé l'histoire et le contexte afin de mieux le comprendre. À 16 ans, toutes mes économies allaient dans l'achat de ma toute première chaîne stéréo, un ensemble ampli, lecteur CD, tourne-disque, égalisateur et enceintes Technics. Le même jour, je faisais l'acquisition de deux CD : A Hard Day's Night, et une compilation d'oeuvres de Chopin ; suivis quelques jours plus tard, de Help! et de Beatles for Sale. Galvanisé par le groupe anglais, je n'écoutais que lui, ne parlais que de lui, ne rêvais qu'à lui. Un jour nous nous baladions en famille à Plattsburgh, une simple excursion d'une journée dans la petite ville américaine, où j'achetais, dans un disquaire d'un grand centre commercial, Rubber Soul. C'était samedi, j'avais très hâte de revenir à la maison pour écouter l'album. Allongé sur le divan du sous-sol, je me souviens d'avoir fermé les yeux pour l'écouter, concentré comme un sage apprenti que réclame la prière. En ouvrant les yeux, je fixe ma montre, presque 19 h, je dois aller travailler (emploi à temps partiel chez McDo). J'adore cet emploi, mais dès le début de mon quart de travail, mon collègue Marc s'enquiert de mon état d'esprit. Sans détour, je lui avoue que je viens d'écouter pour la première fois Rubber Soul — je n'ai jamais parlé de musique avec lui, mais parce qu'il est de cinq ou six ans mon aîné, qu'il est cultivé et intelligent, je suppose qu'il me comprendra — ce qui fut le cas. Tout mon quart, je suis plongé dans un état de décalage avancé, où l'imagination et un profond sentiment d'exil m'appellent davantage que la vie. 

Il y a trois ou quatre ans, une exploration renouvelée de la musique classique et ma passion grandissante des Lettres me firent remettre en question mon amour de la musique populaire et rock, notamment des Beatles. Pour la première fois, je craignais que le Fab Four n'ait plus de secrets pour moi, que notre histoire d'amour soit du passé. Les méandres de ces désaffections soudaines ou passagères, de ces états de dépression qui fulminent comme une étincelle refoulée, sont sans fin. Il y a environ six ou sept semaines, un client du café vient s'assoir à ma table. C'est la première fois que je le vois, rapidement deux ou trois phrases échangées m'indiquent qu'il est musicien ; il jouait autrefois dans un groupe rock de la scène locale. Je viens de déchiffrer deux chansons de Fleetwood Mac, me lance-t-il. Nous discourons de notre sympathie partagée pour le groupe américain, avant d'aborder le rock et les grandes voix de la chanson populaire. Il est inévitable que deux mélomanes quarantenaires, passionnés de rock, de surcroît « gratteux de guitare » finissent par parler des Beatles. Au départ, son plaidoyer pour le quatuor anglais revendique un goût plus sûr, plus prononcé que le mien ; ce n'est pas tant son goût que sa confiance en ce goût qui me saisit. Nous partageons nos impressions de Rubber Soul, d'Abbey Road, du White Album et de Revolver, albums phares de la formation, mais surtout véritables révélations, perles de plénitude pour l'adolescent ultrasensible que j'étais. À parler à un véritable aficionado de leur musique, à m'entendre avec lui de morceaux que nous aimons et connaissons bien, à ressasser joyeusement notre reconnaissance pour un groupe de cette envergure, reconnaissance qui croît au fil de la conversation, monte en moi une urgence fébrile, celle d'écouter le dernier chef-d'oeuvre de la formation. Une heure ou deux plus tard, allongé sur mon divan, dans l'obscurité de mon salon, je circule, mon casque d'écoute sur la tête, sur l'impérissable Abbey Road. Sans ambages, je reconnais à cet album une dimension plus abyssale, plus mystique que jamais, spécialement grâce à la redécouverte de deux chansons signées John Lennon, Come Together, qui m'avait toujours laissé un peu perplexe, et Sunking, que j'avais jusque-là relégué — à tort — au rang de pièce gentillette. À cela s'ajoute la puissance lancinante du solo de guitare de Carry That Weight, les larmes de Golden Slumbers, l'ineffable beauté de Something, pour ne nommer qu'eux. Découvrir est une liberté, redécouvrir c'est être libre à nouveau, cette fois-ci vers des lieux encore inexplorés.  

       

Revenons un instant à Todd Rundgren, dont l'album Something Anything est posé près de mes vinyles d'Elton John, de Joni Mitchell et des Beatles, idoles incontestables du passé, du présent... et de l'avenir — lui seul me le dira. Au reste, ce n'est pas la mémoire que l'on remerciera pour ces amours qui durent, mais l'oubli, lui qui nous fait désapprendre, sans explication.  

mardi 27 février 2018

L'artiste est sans école

À l'Anticafé, Houda Bakas, animatrice des soirées poétiques A-mot-reux, a posé à la trentaine présente la question « Qu'est-ce qu'un artiste ». Quelques réponses ont suscité discussions, analyses, parfois même contestations animées. Quoi qu'il en soit, poètes amateurs ou accomplis, littérateurs impénitents et livrophages assumés  se sont joyeusement prêtés à l'exercice. J'en ai profité pour noircir quelque bout de papier, notant mes réflexions personnelles sur ce que c'est qu'un artiste. Les voici en guise de partage.  


L'artiste est sans concession
L'artiste est un amoureux de la vérité 
L'artiste est un amoureux de l'échec
Nietzsche écrivit : Un artiste ne tolère pas le réel
L'artiste est au-devant de son temps
L'artiste éprouve seul sa schizophrénie
L'artiste donne et reçoit simultanément 
Le but ultime de l'artiste ne serait-il pas, au final, de se connaître soi-même
Verlaine : L'art mes enfants, c'est d'être absolument soi-même
L'artiste véritable pourra à la limite se passer d'un média artistique
L'artiste est un instrument de l'art
L'artiste est sans école 

Le dimanche de 18 h à 20 h, dans le cadre d'un open mic, les soirées A-mot-reux convient les poètes à lire leurs textes ou ceux de leurs écrivains favoris.   

À noter que l'Anticafé près de la Place des Arts vient de déménager au 406 Notre Dame Est, dans le Vieux-Montréal. 

vendredi 23 février 2018

Sartre et l'enfer

L'explication de Sartre de l'énoncé « L'enfer, c'est les autres », que l'on retrouve dans sa pièce Huit Clos, montre combien la pensée du philosophe rejoint parfaitement, comme une concomitance absolue, l'éternel et l'universel.  

Du génial penseur — dont on ne sait plus si c'est l'âme ou l'esprit qui incarne la rebellion, la liberté, la pureté, la joie —, je dirai qu'il vient confirmer chez moi un sentiment très précis et très simple : le sentiment du privilège de vivre. Certains ont besoin de plonger dans la mer pour l'éprouver, d'autres de voir leur enfant faire ses premiers pas. Quoiqu'il en soit, chacun se rejoindra à l'horizon du vouloir être, du vouloir vivre. L'humanité aura beau se faire plurielle, on parlera toujours d'elle au singulier. 

mercredi 21 février 2018

La langue française, c'est du sport

Photo : La Presse Canadienne/Graham Hughes
Même si depuis quelques temps, les performances du Canadien de Montréal laissent franchement à désirer, il m'arrive parfois de visionner la fin des matchs, les points de presse ou d'écouter les commentaires des analystes. Pour tout cela, je consulte en général RDS

Hélas ! la qualité du français de certains chroniqueurs a de quoi interloquer. Je partage ici un courriel envoyé à l'équipe éditoriale de la chaîne sportive. Puisse-t-on voir dans les prochaines semaines une amélioration de ce côté.  


Bonjour, 
Il y a quelques jours, après la cuisante défaite du Canadien de Montréal 6-3 contre les Golden Knights de Las Vegas, quatre experts à l'émission l'Antichambre ont livré leurs commentaires sur le match. Deux des analystes (dont Gaston Therrien) ont proféré à quelques reprises le verbe « se commettre ». Voulaient-ils plutôt dire  « s'engager à », « s'engager vis-à-vis de », « faire confiance à » ou « démontrer de la confiance à » ? La construction verbale « se commettre »  (qui signifie se déshonorer, entretenir des relations compromettantes, selon le Petit Larousse) ne s'appliquait certainement pas au contexte discuté lors de l'émission. 
En outre, M. Therrien, comme plusieurs autres analystes sportifs de votre chaîne, commet régulièrement l'erreur suivante, soit celle d'employer la formulation fautive  « la raison POURQUOI ... » plutôt que celle correcte « la raison POUR LAQUELLE ». Ces fautes de français sont inacceptables de la part de chroniqueurs et journalistes professionnels. 

J'en profite pour remercier votre équipe de livrer du contenu pertinent et pour l'attention que vous porterez à cette lettre. 


Sincèrement,
Claudio Pinto




lundi 19 février 2018

De l'engagement

Je me suis engagé tout récemment à écrire plus régulièrement sur ce blogue. Ma motivation principale vient de ce que les choses à dire, à partager ne semblent pas vouloir prendre congé. En parallèle, je continue de tenir une journal et travaille simultanément à l'élaboration de deux ouvrages : une autofiction et un livre sur l'automobile. Pour ce dernier, je suis lié par contrat avec une maison d'édition. Plusieurs d'entre vous le savez déjà, l'automobile est une véritable passion pour moi. Hélas, après avoir travaillé un temps comme journaliste automobile, j'ai réalisé combien le milieu de l'automobile est conservateur. Qu'à cela ne tienne, je commente et plaide sur le sujet, parce qu'une expertise passionnée ne peut s'assujettir au traditionalisme d'une institution. Mon livre sur l'automobile paraîtra à l'automne 2018. 

Hier au téléphone, je soufflais à mon ami Louis-Luc, auteur prolifique, notamment d'un excellent ouvrage sur le hockey paru à la fin de 2017, combien je suis reconnaissant d'écrire un livre sur l'automobile, notamment parce que celui-ci me permet d'apprendre une foule de choses sur un domaine qui traverse actuellement une période de mutation et d'évolution cruciale. Littéralement, je suis payé pour apprendre — n'est-ce pas là l'une des plus extraordinaires jonctions humaines/sociales possibles, où le savoir est enfin reconnu et le labeur récompensé par-delà notre condition ouvrière ! Être lu, reconnu et aimé figurent comme une amnistie sans fin. Amnistie de soi à soi. 

Ami lecteur, ne laissez personne faire obstacle à votre projet de reconnaissance, d'amour et de partage indéfectibles.