lundi 12 février 2018

De la neige et des jours


J'adore l'hiver, même s'il est long. À sa manière, la saison froide me permet de vivre un peu plus caché. Emmitouflé sous les couvertures, enveloppé d'un manteau, lové d'un foulard, cela me va très bien. L'hiver incarne également, à sa manière, une saison que l'on doit affronter. Ou ne serait-ce plutôt nous-mêmes que nous affrontons ? À la fin de sa vie, Jacques Brel disait qu'il n'avait peur que de lui-même. Certaines adversités sont plus difficiles à nommer que d'autres, ce sont elles précisément qui font le plus mal. 

Très souvent, penser autrement n'est qu'une prétention, et croire que l'on pense différemment une solitude. Je ne sais exactement où je veux en venir avec ça, je sais seulement qu'il m'arrive encore de penser aux deux mois que j'ai passés dans une boîte de communications à titre de salarié, c'était fin 2017. Si l'écriture était dotée d'un seul talent, ce serait celui de révéler les insincérités. En juillet dernier, MSN Autos, mon principal client, m'informait de changements importants dans sa ligne éditoriale. Comme plusieurs pigistes de la firme, j'écopais de ces remaniements. Fort de plusieurs années d'expérience dans le monde des voitures, je choisissais de postuler comme rédacteur chez Rousseau Communications, entreprise spécialisée dans le monde de l'automobile. Après quatre entrevues et presque autant de tests de rédaction et de traduction, fin septembre on m'annonçait mon embauche, laquelle mettait un terme à dix années de travail autonome. Mes amis le savent, depuis toujours la nouveauté m'exalte, m'enivre. 

Durant le processus d'embauche, à la troisième entrevue, la première avec la grande patronne, j'étais interloqué d'entendre celle-ci proférer : « Si je vous embauche, je vous demanderai de cesser d'accepter des contrats de pige. »  Puis, informée que je suis musicien, elle s'enquérait : « Est-ce que vous donnez des cours de piano ? » Très vite, je devinais sa manière de circonscrire mes activités paraprofessionnelles au profit du poste qu'elle m'offrait. J'aurais dû me méfier. En effet, il m'aurait fallu lui signifier que j'aviserais mes clients seulement lorsque j'aurai complété ma période probatoire (de 3 mois). Le jour où l'on m'a confirmé mon embauche, je suis sorti dehors, j'ai payé la pizza à quelques personnes itinérantes, continuant de songer à ce que m'avait soufflé la patronne lors de l'entrevue. Il m'étonnait que de telles tactiques, aux parfums quasi dictatoriaux, soient encore l'apanage des entreprises d'aujourd'hui ; ne nous leurrons pas, elles le seront toujours. En revenant chez moi, m'est venue l'envie de replonger dans les romans d'Orwell et de Huxley. 

Jusqu'à un certain point, j'aimais cet emploi. J'aimais interviewer les professionnels de l'industrie automobile, écrire des comptes-rendus, éditer et réviser le travail des pigistes et collaborateurs. Lorsque j'ai été remercié, le 5 décembre 2017 — l'anniversaire de la mort de Mozart —, j'ai senti l'effet d'une sorte d'intervention divine. Honnêtement, une semaine de plus et je mourais asphyxié, cela mon employeur n'était probablement pas sans le deviner. Suis-je trop sensible, trop lucide, trop imaginatif pour travailler dans des conditions comparables à la mécanique de ma montre-bracelet ? En me licenciant, mon employeur m'a fait une grande faveur, et je l'en remercie. Seulement, les mots de la patronne à l'entrevue, lesquels stipulaient qu'il me fallait rompre avec ma clientèle en cas d'embauche, m'ont laissé une amertume dans l'âme. Mon erreur aura été de l'écouter, car quelques jours après avoir été recruté, j'écrivais à mes clients pour leur annoncer que Traduction Claudio Pinto n'acceptait plus de mandats. Heureusement, au début décembre, plusieurs d'entre eux se réjouissaient d'avoir à nouveau de mes nouvelles. Quoi qu'il en soit, en ce début d'année je tergiverse entre colère, tristesse, déploration et incompréhension. Ce billet a notamment pour but d'extirper ces éléments nocifs. 

L'après-midi de mon congédiement, la patronne n'était pas au bureau. Michel, mon rédacteur en chef, bourreau affectée à la tâche ingrate, m'avait dit qu'elle était à Toronto (ce qui n'était pas le cas). Professionnel, fort aimable, il n'avait pas caché sa déception de me voir partir ; il fut l'un des premiers à reconnaitre mes talents. En adressant mes adieux à l'officine, je sentais souffler en moi un vent de liberté. Marcher dans le froid d'hiver dans la pénombre du Vieux-Montréal avait quelque chose de profondément rédempteur. Le lendemain, caché sous mes couvertures, luttant contre une bronchite et des maux de tête, je réalisais que ce travail avait commencé à me rendre malade, physiquement et mentalement. Ne pas être totalement soi-même vous confine tôt ou tard à la maladie — au mal à dire. Ainsi, décembre et janvier ont été presque entièrement consacrés à la désintoxication mentale et spirituelle. Musique, écriture, lecture, cafés, amitiés et surtout solitude continuent de revendiquer leur verticalité solaire. 

Écrire tout ceci m'amène à reconnaitre mes erreurs et à identifier plus que jamais mon incapacité à endosser pleinement ma responsabilité d'artiste. J'écris, j'écris, mais je tarde à publier, à montrer ce que je sais faire (dixit Nietzsche). Ai-je peur du jugement d'autrui ? Oui et non. En ce qui me concerne, il n'y a qu'une seule peur : la mort des choses, pas la mienne, celle des choses. Écrire ceci maintenant me fait un bien immense, que ceux qui me lisent le sachent. 

4 commentaires:

  1. Merci pour ce partage, Claudio ! Que l'artiste en toi vive, envers et contre tous ! Douces pensées hivernales mais néanmoins lumineuses et chaleureuses. Marie

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  2. Magnifique texte Claudio. Reste comme tu es; tout simplement vrai.

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  3. Merci Suzanne et Marie pour vos mots. Je continuerai de le faire, d'écrire, et d'être. Et svp, faites de même vous aussi !

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