samedi 7 novembre 2015

Deadline

Il peut être inquiétant de sentir au fond de soi qu’on n’a plus rien à dire. En ouvrant cette page, l’idée trouble qu’il n’y ait rien d’urgent à l’horizon — quel immense leurre! Je ne parle pas du travail (je vous promets d'en parler peu dans ces pages), mais de trucs plus substantiels, et surtout plus nécessaires. Il arrive parfois (comme aujourd’hui) que les deadlines ne soient pas à l’ordre du jour. Ça ne prend qu’un deadline pour relancer son homme; à la question Quelle est le secret de votre inspiration?, le musicien Duke Ellington répondait : les deadlines. Les génies de ce monde ont compris qu’il en faut peu pour en dire beaucoup. Taisons-nous un peu plus si l’on veut être compris.

Il faudra un jour faire un film sur le sujet – il y en a des milliers, je sais, moi je parle plutôt d'un film sur le principe même du deadline, au sens strict du terme. Si le film est intitulé Deadline en américain (ou au pluriel, Deadlines, pour lui donner un peu plus de sobriété, l'alléger de sa sauce américaine), que je n’en vois pas un ou une titrer la version française « Date limite », pire encore « Date butoir ». C’est qu’il n'est pas tant question de date limite que d’instant limite, de circonstance limite même! C'est quand les choses ne peuvent plus attendre qu’elles se mettent en branle.

Rien n’est urgent à l’horizon, disais-je. Et c'est faux, si faux que l’idée qu’une telle pensée puisse me traverser m’effraie. L’absence d’inquiétude est inquiétante. Christian Bobin résume bien un aspect de ce que j'appelle l'effroyable certitude, si souvent alimentée par l’absence de soucis : « Celui qui est sans argent manque de tout. Celui qui est sans lecture manque du manque. »


Aucun commentaire:

Publier un commentaire