Il arrive parfois que le besoin pressant d'écrire me paralyse et m'empêche de plonger dans la profondeur vraie. Jusqu'à ce qu'une phrase, une seule, libère l'écriture comme les vannes un grand secret : Par où commencer.
Depuis la mort de mon père — 24 février 2022 —, tous mes repères ont perdu de leur sens. C'est comme si la mort du paternel entérinait chez moi le goût de l'échec, en d'autres mot l'envie inavouable de faire un peu pitié.
J'avais trente ans lorsque mon père m'a dit Je t'aime pour la première fois; c'était par courriel, un texte si tendre, si affectueux, bouleversant à faire mal. J'avais braillé un coup. Il n'est jamais trop tard pour ouvrir son coeur; je parle ici du mien. En écrivant ces lignes, je réalise combien son amour m'a longtemps fait peur. Normal, je craignais que cet amour, aussitôt manifesté, disparaisse dans la seconde.
En 2005, secoué par une crise identitaire, celle de la mi-trentaine, je déclarais à mon père qu'aucun de ses six enfants ne le connaissait vraiment. Assis à ma droite, mon grand frère, tombant des nues, corrobora immédiatement. Toute sa vie, mon père s'efforça de dissimuler sa fragilité. Il n'est pas étonnant que depuis ma tendre enfance, je me sois protégé de cet homme beau et fier. Bien malgré moi, l'enfant que j'étais devinait tour à tour ses secrets, ses peurs, ses hésitations, qu'il cachait tant bien que mal. Et chaque jour, j’espérais en vain qu'il me montre un peu plus sa vulnérabilité, sa douleur, son amour de la vie.
La crise que je traversais alors produisit un miracle, celui où père et fils s'accordaient enfin. C'est à ce moment que j'ai compris que les efforts de dissimulation émotionnelle de mon père étaient moins une protection qu'une façon sans artifice de vivre. Comme tant d'hommes, mon père sa vie durant fut moins occupé à vivre qu'à survivre, parvenant à respecter ses limites, la plupart du temps au détriment de celles d'autrui. Beau temps mauvais temps, il savait se prémunir contre le pire.
Il n'y a pas de honte à le dire, mon père, depuis qu'il n'est plus de ce monde, est plus présent que jamais dans mon coeur. Il y a quelques mois, une rencontre avec une naturothérapeute me permettait de débloquer un truc important à l'intérieur; ce truc important avait à voir avec mon père. Séchant mes larmes après la séance, le corps baigné d'une paix intérieure sans précédent, j'entendais mon esprit claironner ces mots : Claudio, tu entres maintenant dans une période de grand bonheur.
Je ne pensais pas écrire sur mon père ce matin. Entre les doutes et les marasmes, je réalise ceci que jamais je n'aurais cru avoir autant d'amour pour mon père. Toute rétrospective est importante en ce qu'elle amène le recul nécessaire à la révélation du vrai. Comment ne pas sourciller en pensant que, pour la première fois de ma vie, je réalise aujourd'hui que mon père m'a aimé de toutes ses forces, de toute son âme. Dites-moi, bon Dieu, comment ai-je pu en douter aussi longtemps?
Mon père aurait-il voulu que je lui démontre mieux mon amour? Probablement. Au reste, j'imagine que je ne suis pas le seul homme à se sentir de même à l'égard de son père. Le pardon est une indulgence, un respect du mystère, le sien et celui d'autrui.
Publier ici m'a manqué. Le présent billet est comme un appel aux vents nouveaux.
6 commentaires:
Merci pour. Pour ce beau mesage .y.por el homenaje ...yo.tambien lo quiero mas de lo.pensaba
Gracias
Merci de votre lecture. Qui êtes-vous?
Tres touchant.
Marie, merci infiniment de tes mots ce matin. Je ne sais si tu savais, mais mon père avait 89 ans lorsqu'il nous a quittés. Quelle geste important, pour lui et pour toi, que d'écrire cette lettre. Je ne savais pas qu'il t'avait ouvert la voie pour la musique. Nous pourrons parler de tout ça et bien d'autres choses lors de notre rencontre autour d'un café.
Merci encore, Marie. À très bientôt! Claudio
Merci Claudio pour se beau partage.Tu sais combien de monde que j’ai vu vivre ça quelques jour avant leur mort.Très touchant 🙏🏻 namasté
Merci beaucoup Renée!
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