samedi 21 juillet 2018

C'est après le spectacle que tout commence

21 juillet 2018 

On le sait, le bruit, les réseaux sociaux, les textos en marchant et les conversations sur la pluie sont l’ennemi de l'art et de la beauté. Chaque fois en sortant du théâtre ou de la salle de concert, ma plus grande appréhension est de croiser une connaissance qui me demandera : « Et puis, as-tu aimé ? » Très souvent, cette appréhension m’empêche de profiter de notre abondance culturelle à Montréal, préférant lire une pièce ou écouter de la musique dans ma chambre plutôt que d'aller en salle.   

Il y a quelques années, j’assistais, en compagnie de ma meilleure amie, à une représentation de la pièce Winterreise, inspirée du célèbre cycle de lieder de Schubert. Nous sortions de la salle, lorsque, au moment de récupérer nos manteaux, je l'entendais lancer un commentaire sur la disposition des vestiaires. Parce que la pièce m’avait bouleversé,  entendre ses mots me faisait violence. J'avais eu envie de lui dire : « J’ai besoin d’être seul, je vais aller écrire », mais craignant de la blesser, je me suis tu. Or, je n'aurais pas dû, parce que si on n’est pas un tant soit peu égoïste, alors on n’est personne. Alors que nous longions la rue Sainte-Catherine, je débitais, dans un désordre d'émotions et d'impressions diverses, tout ce que j'avais éprouvé durant la pièce. Comme toujours, mon amie m’écoutait très attentivement. Elle ignorait que mes phrases, semblables à une séance d’écriture automatique, figuraient le prolongement de l’expérience théâtrale, gardant toute conversation banale (sur les vestiaires, par exemple) d'endommager notre imprégnation métaphysique de la pièce. Ce soir-là, comme tant d’autres soirs, j'avais songé à ce qu’il serait préférable d’aller seul au théâtre, au concert ou au cinéma. En même temps, je reconnaissais la douceur de moments partagés avec une personne que l'on aime. Le mieux – pour moi, et peut-être pour vous – sera de préparer mon accompagnateur(trice) à l’éventualité d’une dérobation urgente post-spectacle.


Ce soir, avec une autre amie, j’ai écouté la chanson L’assassin assassiné de Julien Clerc. J'avais oublié combien cette chanson m'avait inspiré autrefois pour la composition de chansons voix et piano. Après l’audition (j’allais écrire « la prestation »), nous étions incapables de dire un mot. J’ai empoigné mon moleskine et écrit une phrase, que je lui ai montrée (sans pertinence pour le contenu de ce billet). Ce silence était une façon de remercier la musique de nous avoir pris momentanément sous son aile. Cela m’a fait penser à Marilyn Monroe, qui avait déclaré un jour qu’après l’amour le premier qui parle dit une bêtise. Après un long moment de silence, mon amie a soufflé un merci à peine audible, puis elle est partie. Je n’aurais pu espérer plus grande bénédiction que ce silence aux confins de la parole.

Aimer la musique est difficile parce qu'en l'aimant, on se risque au silence dont elle découle. Dans le silence on entend tout, et cela, parfois, effraie. 


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