lundi 19 mars 2018

Todd Rundgren, les Beatles et les affections

Chaque jour ou presque, ma propension à suivre de près l'actualité m'étonne. Pour chaque nouvelle qui capte mon attention, j'imagine me rendre sur les lieux de l'incident, poser des questions, rédiger des articles, et pourquoi pas écrire quelque nouvelle (littéraire) tirée des rencontres qui en découlent. Après une incursion dans le monde du journalisme ces dernières années, je puis affirmer qu'écrire pour le blogue, le théâtre, la musique et le livre produit une joie plus profonde et plus souveraine, probablement parce que plus sincère, par conséquent plus durable... 



Something/Anything de Todd Rundgren, paru en 1972
Cette semaine j'écoutais sur mon tourne-disque un album de l'auteur-compositeur-interprète et producteur musical Todd Rundgren. Something Anything, album double paru en 1972, l'un des opus les plus accessibles de Rundgren, a rapidement rejoint les rangs de classique du rock. Après avoir découvert, au début des années 1980, le tube Hello it's me, tiré du même album, je n'ai cessé de saluer le talent de Rundgren. Le songwriter américain, l'un des plus doués de sa génération, est capable de mélodies qui plaisent autant aux amateurs de musique easy listening qu'aux adeptes de rock. Néanmoins, quelques auditions répétées de l'album la semaine dernière m'ont fait réaliser, non sans un léger serrement de coeur, qu'un élément essentiel y fait défaut. J'éteins ma chaîne stéréo,  enjambe dans les rues de la ville, songeant à l'album que je réécoute aussitôt de retour à la maison. Instant de recul, intermittence de silence et de musique, lorsque malgré moi j'en viens aux mêmes conclusions, qu'il manque à ce merveilleux album un peu plus de tremblement et de mélancolie. Je hasarde une question : est-il essentiel qu'une oeuvre « souffre » pour qu'elle produise une confluence pérenne avec l'auditeur, le lecteur ? 

Il est étrange le vide qui vous coince l'âme lorsque vous réalisez que le film, le livre, l'album que vous aimiez tant vous a probablement tout révélé, qu'il n'y a plus rien à en tirer. Incapable d'endosser cet état de fait, j'empoigne la pochette noircie des paroles des chansons de l'album. Rundgren doit bien encore avoir quelque chose à me dire ! Plongé dans les strophes, je scrute les histoires qu'il me raconte, pour enfin reconnaître que l'oeuvre ne me parle plus comme elle le faisait. C'est là une prise de conscience élégiaque, qui n'est pas sans évoquer un certain abattement — le mien, pas celui de l'oeuvre. Percevoir que l'album n'est pas responsable de cette perte de dilection me console, me donne presque envie d'y revenir.  


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Rubber Soul, album paru en 1965
(Parlophone/EMI)
Les Beatles a été le premier groupe que j'ai aimé, le premier dont j'ai acheté toute l'oeuvre, le premier aussi duquel j'ai embrassé l'histoire et le contexte afin de mieux le comprendre. À 16 ans, toutes mes économies allaient dans l'achat de ma toute première chaîne stéréo, un ensemble ampli, lecteur CD, tourne-disque, égalisateur et enceintes Technics. Le même jour, je faisais l'acquisition de deux CD : A Hard Day's Night, et une compilation d'oeuvres de Chopin ; suivis quelques jours plus tard, de Help! et de Beatles for Sale. Galvanisé par le groupe anglais, je n'écoutais que lui, ne parlais que de lui, ne rêvais qu'à lui. Un jour nous nous baladions en famille à Plattsburgh, une simple excursion d'une journée dans la petite ville américaine, où j'achetais, dans un disquaire d'un grand centre commercial, Rubber Soul. C'était samedi, j'avais très hâte de revenir à la maison pour écouter l'album. Allongé sur le divan du sous-sol, je me souviens d'avoir fermé les yeux pour l'écouter, concentré comme un sage apprenti que réclame la prière. En ouvrant les yeux, je fixe ma montre, presque 19 h, je dois aller travailler (emploi à temps partiel chez McDo). J'adore cet emploi, mais dès le début de mon quart de travail, mon collègue Marc s'enquiert de mon état d'esprit. Sans détour, je lui avoue que je viens d'écouter pour la première fois Rubber Soul — je n'ai jamais parlé de musique avec lui, mais parce qu'il est de cinq ou six ans mon aîné, qu'il est cultivé et intelligent, je suppose qu'il me comprendra — ce qui fut le cas. Tout mon quart, je suis plongé dans un état de décalage avancé, où l'imagination et un profond sentiment d'exil m'appellent davantage que la vie. 

Il y a trois ou quatre ans, une exploration renouvelée de la musique classique et ma passion grandissante des Lettres me firent remettre en question mon amour de la musique populaire et rock, notamment des Beatles. Pour la première fois, je craignais que le Fab Four n'ait plus de secrets pour moi, que notre histoire d'amour soit du passé. Les méandres de ces désaffections soudaines ou passagères, de ces états de dépression qui fulminent comme une étincelle refoulée, sont sans fin. Il y a environ six ou sept semaines, un client du café vient s'assoir à ma table. C'est la première fois que je le vois, rapidement deux ou trois phrases échangées m'indiquent qu'il est musicien ; il jouait autrefois dans un groupe rock de la scène locale. Je viens de déchiffrer deux chansons de Fleetwood Mac, me lance-t-il. Nous discourons de notre sympathie partagée pour le groupe américain, avant d'aborder le rock et les grandes voix de la chanson populaire. Il est inévitable que deux mélomanes quarantenaires, passionnés de rock, de surcroît « gratteux de guitare » finissent par parler des Beatles. Au départ, son plaidoyer pour le quatuor anglais revendique un goût plus sûr, plus prononcé que le mien ; ce n'est pas tant son goût que sa confiance en ce goût qui me saisit. Nous partageons nos impressions de Rubber Soul, d'Abbey Road, du White Album et de Revolver, albums phares de la formation, mais surtout véritables révélations, perles de plénitude pour l'adolescent ultrasensible que j'étais. À parler à un véritable aficionado de leur musique, à m'entendre avec lui de morceaux que nous aimons et connaissons bien, à ressasser joyeusement notre reconnaissance pour un groupe de cette envergure, reconnaissance qui croît au fil de la conversation, monte en moi une urgence fébrile, celle d'écouter le dernier chef-d'oeuvre de la formation. Une heure ou deux plus tard, allongé sur mon divan, dans l'obscurité de mon salon, je circule, mon casque d'écoute sur la tête, sur l'impérissable Abbey Road. Sans ambages, je reconnais à cet album une dimension plus abyssale, plus mystique que jamais, spécialement grâce à la redécouverte de deux chansons signées John Lennon, Come Together, qui m'avait toujours laissé un peu perplexe, et Sunking, que j'avais jusque-là relégué — à tort — au rang de pièce gentillette. À cela s'ajoute la puissance lancinante du solo de guitare de Carry That Weight, les larmes de Golden Slumbers, l'ineffable beauté de Something, pour ne nommer qu'eux. Découvrir est une liberté, redécouvrir c'est être libre à nouveau, cette fois-ci vers des lieux encore inexplorés.  

       

Revenons un instant à Todd Rundgren, dont l'album Something Anything est posé près de mes vinyles d'Elton John, de Joni Mitchell et des Beatles, idoles incontestables du passé, du présent... et de l'avenir — lui seul me le dira. Au reste, ce n'est pas la mémoire que l'on remerciera pour ces amours qui durent, mais l'oubli, lui qui nous fait désapprendre, sans explication.  

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